Ils sont une petite quinzaine à se réunir sous la statue de l’ours rouge de Gare du Nord, le dimanche 6 avril. Venus participer à l’activité ‘Ce que le goût livre à la bouche’ du festival Hors-Limites, les lecteurs attendent la navette qui nous emmènera vers la ferme urbaine « Zone sensible » de Saint-Denis. Parmi eux, l’invité d’honneur de cet évènement : la poétesse et traductrice japonaise Ryoko Sekiguchi, « traiteur littéraire » comme elle s’appelle elle-même. La Tokyoïte de naissance doit lire des extraits de son nouveau livre Nagori (un terme japonais désignant la nostalgie d’une saison et des aliments qui l’accompagnent) dans cette petite enclave verte située entre Saint-Denis et Stains.

Durant l’attente de la navette, la poétesse a l’occasion de  m’en dire plus sur le projet et ce qui l’a poussée à y participer : « Quand le Festival m’a proposé de participer, il n’y a avait pas ce projet-là et donc, ils m’ont demandé de faire quelque chose d’un peu original, ancré dans la région, quelque chose qui ait un sens. C’est pour cela que j’ai pensé à un lieu qui ressemble à un potager, qui peut être en contact avec la nature puisque mon livre parle des saisons. Et le fait que le jardinier (de la Zone sensible, ndlr) soit là aussi, c’est passionnant, car j’apprends toujours des choses avec les gens qui sont au contact de la nature, donc je suis venue non seulement lire mon livre, mais aussi apprendre des choses. »

Ryoko Sekiguchi a dû choisir parmi plusieurs lieux où tenir son activité, dans une sélection du festival Hors-limites ; de même pour l’entreprise de restauration sur place “Le Recho”, qu’elle a sélectionnée elle-même. Cela venait d’une volonté de Ryoko Sekiguchi de travailler avec les habitants de la région, et de travailler avec une association, mais pas seulement. La poétesse a confié répondre à des demandes de territoires vus comme « difficiles »  autant qu’elle pouvait, et aussi vouloir sortir de Paris, sous prétexte que la ville serait trop opaque : « Vous savez, lorsque l’on est à Paris, on est ignorants de plein de choses, et en se déplaçant, il y a des choses que l’on découvre nous-mêmes. »

Au bout de dix minutes d’attente, alors que le cortège se met en marche pour trouver la navette qui partira à Saint-Denis, la poétesse en profite pour discuter des différences entre la France et le Japon, et particulièrement en termes de vision de la ville. Exemple : les Japonais qui migrent en banlieue accèdent à un statut social supérieur, un peu comme c’est aux Etats-Unis, où les banlieues sont des marques d’embourgeoisement et d’accès à un cadre de vie plus agréable que celui de la capitale. On est loin de la vision française de la rétrogradation sociale qui rime avec installation en banlieue.

La ferme urbaine, cadre singulier

Situé entre deux jungles de béton avec pignon sur la route départementale 29, la ferme urbaine Zone Sensible est un champ en permaculture , un concept là aussi inventé par un japonais, Masanobu Fukuoka, qui vise à créer une agriculture la plus proche des méthodes naturelles avec une économie d’énergie et dans le respect de tous les êtres autour des plants (donc aussi des insectes, typiquement). Ouvert par le collectif Parti Poétique et les Fermes de Gally, le champ est pensé plus comme un laboratoire qu’un espace de culture.

L’évènement commence par une dégustation de tisane à la verveine, avec du miel local, sobrement appelé « Miel Béton ». A peine le temps de prendre sa tasse et de s’asseoir sur la pelouse que le jardinier responsable du lieu arrive et explique le projet, ainsi que l’histoire de la ferme urbaine.

Le terrain appartenait auparavant au maraîcher René Kersanté, qui a décidé de prendre sa retraite en 2015, alors âgé de 75 ans. Le projet a vu le jour fin 2017, sur la dernière ferme du dix-neuvième siècle en Seine-St-Denis, qui a vu passer trois générations de maraîchers avant le parti poétique. Le terrain est aujourd’hui rempli de plants de colza, de salades, de choux, de carotte, d’ail et autres. C’est surtout le miel qui fait la fierté du lieu. Le jardinier annonce d’ailleurs fièrement qu’il y a un millier d’abeilles sur le site.

Les cultures ont été pensées pour ne pas trop dépendre des produits phytosanitaires – le glyphosate et tous ses amis sont remplacés par du purin d’ortie, afin d’éviter entre autres de nuire aux abeilles. Enfin, la ferme cherche à inclure les habitants des cités aux alentours, ou plus particulièrement de leur compost : on parle d’un projet d’envoyer un cheval chercher le compost végétal des habitants des cités. Si cela peut permettre de démocratiser le compostage, l’idée semble un peu farfelue. « Ça demande encore un peu de coordination », admet le jardinier.

La nostalgie de la saison qui vient de nous quitter

Après une visite du lieu, le groupe s’assoit pour un brunch végétarien, préparé par Le Récho, un food-truck solidaire et inclusif qui cuisine avec du local. Au menu : un dip de carotte et de citron, tartare de la laiterie de Paris au zaatar, pickles de rhubarbe, salade de chou kale, boulgour pilaf au coulis d’oseille avec des noisettes, légumes racines rôtis (topinambours, carottes, panais) et en dessert des carrot cakes. Le tout accompagné de jus de pomme et de cidre local – et d’eau, bien évidemment.

Le temps pour Ryoko Sekiguchi de lire des passages de Nagori, son dernier livre, alors que le groupe écoute assis dans l’herbe. « Nagori, littéralement ‘reste des vagues’ qui signifie la nostalgie de la séparation, et surtout la saison qui vient de nous quitter. Le goût de nagori annonce déjà le départ imminent du fruit, jusqu’aux retrouvailles l’année suivante, si on est encore en vie. On accompagne ce départ, on sent que le fruit, son goût, se sont dispersés dans notre propre corps. On reste un instant immobile, comme pour vérifier qu’en se quittant, on s’est aussi unis. »

Pour Ryoko Sekiguchi, la nourriture se fait écho des saisons, la poétesse personnifiant quasiment les deux concepts, dans leur capacité à partir, changer, et réapparaître, à être soumis au temps en somme. Selon le grec Héraclite, on ne se baigne jamais dans le même fleuve. On y voit là le même principe : « Tout à la fois les saisons tournent et reviennent tous les ans, chacune en son temps, mais ce n’est jamais deux fois tout à fait la même ; elle est pareille et différente, identique et singulière. C’est sans doute là que résident le charme; et la grande question de la saison. »

Au détour d’une discussion finale avec l’autrice, j’apprends que le Nagori peut cela dit être étendu à une région ou un pays et à la nostalgie de ses plats. Ryoko Sekiguchi et le festival Hors limites montrent le pouvoir émotionnel et mémoriel de la nourriture et de la littérature, au-delà des limites de l’expression verbale. On sort de l’expérience transporté.es, le beau temps au rendez-vous ajoutant encore plus à la poésie de l’événement.

Palloma VALECILLO

  • Nagori – La Nostalgie de la saison qui s’en va, Ryoko Sekiguchi, P.O.L, 2018.
  • La Ferme Urbaine – Zone Sensible, 112 Avenue de Stalingrad, Saint Denis.

Articles liés

  • Amandine Gay, ‘une histoire à soi’ pour raconter les non-dits de l’adoption

    Dans son dernier film ‘Une histoire à soi’, la réalisatrice Amandine Gay propose cinq récits intimes de personnes adoptées à l'international. Sur fond d'archives personnelles, les protagonistes livrent leurs questionnements tout au long de leur parcours de vie, au sujet de leur adoption. Des témoignages forts qui ouvrent une discussion plus large sur la famille, la parentalité, l'acculturation ou encore la quête identitaire. Entretien. 

    Par Louise Aurat
    Le 13/07/2021
  • « Gagarine », cité céleste sur grand écran

    Une cité devenue film. Le premier long métrage de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh sort ce mercredi 23 juin au cinéma. À quelques jours de sa sortie nationale, le film était projeté en avant-première au cinéma le Luxy, situé à quelques mètres de l'ancienne cité Gagarine (Ivry-sur-Seine), au centre de cette histoire étonnante et poétique. Reportage et témoignages.

    Par Louise Aurat
    Le 23/06/2021
  • Kery James à l’INA pour guider les jeunes vers le « show-business »

    Accéder aux métiers de l’audiovisuel, sans diplôme, ni réseau : c’est la promesse de la classe Alpha, une promotion de 100 jeunes guidés par l’INA (Institut National de l’Audiovisuel). Et pour les aider à garder la motivation, qui de mieux que Kery James pour animer une master class attendue par tous. Le dramaturge, réalisateur et artiste a pu échanger avec ses jeunes sur son expérience et son parcours.

    Par Nolwenn Bihan
    Le 02/06/2021