L’acteur Michel Blanc racontant Carl Orff (compositeur des Carmina Burana) et la Danse des chevaliers de Prokofief à une mama africaine captivée, assise au premier rang de la Salle Pleyel : aucun producteur n’aurait misé un euro sur cette scène surréaliste. Pourtant, quand des projets ambitieux prennent leur envol, la réalité surpasse bien souvent la fiction et la magie finit par opérer. Ce jeudi 1er juillet devant un Pleyel comble, 450 enfants de 7 à 12 ans issus de quartiers sensibles de la région parisienne se sont relayés sur la prestigieuse scène parisienne pour interpréter en orchestres symphoniques du Bizet, Haydn, Beethoven, Tchaïkovski sous la baguette de deux chefs d’orchestre internationales, Zahia Ziouani et Debora Waldman.

Au second balcon, une adolescente blondinette accompagnée de son papa au look de cadre sup’ se bouche les oreilles dès les premières notes, visiblement contrariée par l’interprétation du groupe jouant la Farandole extraite de l’Arlésienne (1872) de Georges Bizet. Le second extrait, la Symphonie n°7 de Chostakovitch semble tout autant désoler la jeune mélomane, vu ses hochements de tête. Intermède. Arrive le maître de cérémonie, à l’allure nettement plus classe que le Jean-Claude Dusse des « Bronzés », qui a l’air de prendre du plaisir à jouer, bénévolement, le Monsieur Loyal de la soirée.

Pour la prestation du deuxième groupe qu’on distingue par leurs tee-shirts oranges, une partition se fait attendre. Pour tuer le temps, Michel Blanc demande aux artistes d’entonner une chanson. Mais c’est de la salle que monte un chœur : les jeunes restés assis en attendant leur tour débutent un Carmina Burana, scandant les notes du morceau façon « Fa mi sol Fa… ». Un frisson collectif parcourt la salle et l’ado blondinette se redresse : « Oh c’est trop mignon ! » s’exclame-t-elle soudainement épatée. Puis le second groupe se lance dans l’interprétation de La Surprise de Haydn. Les fausses notes semblent s’être envolées dans les airs avec un Carmina Burana magique.

Monsieur Loyal revient pour un nouvel intermède avec une interview de deux jeunes « témoins », intimidés par le micro. Ses questions qui incitent à répondre par oui ou par non transforment l’échange en quasi monologue, malgré le « bon client » sélectionné, un pré-ado rigolard et qu’on devine bon vivant. On aura tout de même saisi l’essentiel : c’était dur au début, pas évident non plus de renoncer aux activités du samedi pour répéter encore et encore mais le résultat final en valait vraiment la chandelle.

Puis d’autres groupes aux couleurs chatoyantes se succèdent et les tonnerres d’applaudissements s’enchaînent. Lors du salut final, l’émotion est palpable dans chaque recoin de la salle : dans les youyous des mamans fières et enthousiastes, dans les yeux des papas et des frères et sœurs, et dans les sourires des musiciens professionnels et des organisateurs qui ont aidé à bâtir et à réaliser ce concert mémorable. Enfin, les enfants, ces héros d’un soir, manifestent leur joie en frappant des pieds ou en agitant leurs archets à la manière des musiciens professionnels qu’ils deviendront peut-être un jour.

Sandrine Dionys


« Maintenant, on écoute davantage de musique classique »

Killian a assisté samedi dernier à une répétition de l’Orchestre des jeunes DEMOS. Il y a recueilli les impressions de parents et d’enfants.

Ben non, il n’y a pas que du rap et du slam en banlieue. La musique classique y occupe aussi une place, bien qu’encore timide. La preuve avec l’Orchestre des jeunes DEMOS (Dispositif d’éducation musicale et orchestrale à vocation sociale), créé par le Conseil de la création artistique et soutenu par la secrétaire d’Etat chargée de la politique de la ville, Fadela Amara. Cet ensemble vise à promouvoir la pratique et l’écoute de la musique classique auprès de populations qui y ont peu accès, socialement ou culturellement.

Au total, ce projet réunit 450 enfants répartis en quatre orchestres. Nos jeunes musiciens, âgés de sept à douze ans, sont originaires de la région parisienne (Bobigny, La Courneuve, Nanterre, Evry, etc.). Les instruments leurs sont prêtés, ils les conservent chez eux et doivent en prendre soin. Olivier Flament, le chef de ce dispositif, affirme que « confier aux enfants des instruments aussi onéreux, valorise beaucoup les jeunes musiciens ».

Zahia Ziouani, qui dirige l’orchestre symphonique Divertimento, est le chef d’orchestre de ces ensembles. Indisponible samedi 27 juin lorsque j’ai rencontré une partie des enfants à la Cités des sciences, sa sœur Fettouma l’a remplacée pour faire répéter les enfants. Parmi eux, dans l’orchestre B, Badereddine à la clarinette, Pauline au trombone, et Alexis à la trompette (photo).

Le projet DEMOS leur a été proposé par le biais des maisons de quartiers, centres sociaux ou accueils de loisirs. Le but étant de « proposer autre chose que du foot », dixit Olivier Flament. « Les enfants n’ont passé aucune audition, aucun niveau n’a été requis, explique-t-il. Au contraire, il était préférable qu’ils soient novices en la matière. »

Des parents disent que sans ce projet leurs enfants n’auraient sans doute jamais eu l’occasion de jouer de la musique classique. L’objectif consistant à sensibiliser des enfants, qui n’y étaient pas forcément destinés, à l’univers de la « grande musique », est selon eux tout à fait atteint : « Nous-mêmes, en tant que parents, on a tendance à écouter plus de classique que nous ne le faisions auparavant », affirment des parents.

Malgré les difficultés de l’apprentissage – et peut-être en raison même de ces difficultés –, Badereddine souhaite désormais s’inscrire au conservatoire de sa ville. Alexis, lui, dit vouloir poursuivre dans la voie classique. Un objectif visiblement atteint pour quelques-uns, donc, mais la route qu’il reste à parcourir pour un plus grand accès à un style musical considéré comme élitiste est encore longue.

Killian Barthélémy

Vidéo : Killian Barthélémy

Sandrine Dionys

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