« L’Histoire n’est pas faite pour accuser, excuser mais pour expliquer. Mais en France, nous avons des « petites » difficultés à regarder notre histoire, comparé à d’autres pays », lance Patrick Lozès, le président du Cran (Conseil représentatif des associations noires), avant la projection de « Vénus noire », le nouveau film d’Abdellatif Kechiche. « L’histoire des zoos humains que montre le film est très peu connue », ajoute Gilles Manceron, le vice-président de la Ligue des droits de l’homme. La grande salle qui se plonge dans l’obscurité est donc prévenue. « Vénus noire » va lui donner un petit cours de rattrapage.

Mais le rappel historique va vite se transformer en calvaire. Le vrai calvaire de Saartjie Baartman a duré 26 ans. Le nôtre est juste un mauvais moment à passer au cinéma. Pas un mauvais moment de cinéma car le prodige du cinéaste franco-tunisien, six fois césarisés pour ses deux précédents films, opère toujours. Mais parce qu’Abdellatif Kechiche nous plonge de façon brutale et prolongée dans l’histoire de cette Sud-Africaine surnommée la Vénus Hottentote. « Venus noire » n’est pourtant pas un documentaire mais sa direction d’acteurs est tellement maîtrisée qu’elle lui donne la force du cinéma du réel. Sauf que 2h40, c’est long et le générique de fin arrive comme une délivrance.

La délivrance de la vie infernale de Saartjie Baartman a lieu à Paris où elle meurt dans la misère en 1815. Née autour de 1789, elle appartient au peuple khoïkhoï. Vers 1810, elle rejoint Londres avec son ancien maître, pour se produire dans un freak show des célèbres foires aux monstres de l’époque. Le patron dont elle avait été la domestique en Afrique du Sud, a conçu un numéro spécialement adapté à son anatomie hors du commun. La dramaturgie du spectacle la transforme en curiosité mi-femme-mi animal, et lui, en dompteur de bête sauvage. Saartjie pousse des grognements pour effrayer le public qui a payé 2 shillings pour se faire terroriser.

A la fin du show, les spectateurs peuvent même la toucher pour vérifier qu’il s’agit bien de ses fesses et non d’un artéfact. Saartjie Baartman n’est pas l’esclave de Ceazar car ils ont signé un contrat. Elle rêve juste de devenir une artiste reconnue et de s’enrichir dans l’espoir de rentrer un jour dans son pays, libre et indépendante, pour y fonder un foyer. La réalité sera tellement plus sombre, ténébreuse même.

Le film raconte donc le parcours de Saartjie Baartman à Londres puis à Paris. Une histoire d’emprises. Celle d’un ancien maître qui l’exploite pour l’appât du gain en lui faisant miroiter gloire et liberté illusoires. L’emprise de l’alcool qui la fait tenir face aux humiliations d’un corps jeté en pâture. L’emprise des hommes et de leur argent quand elle se prostitue à la toute fin de sa vie pour gagner de quoi survivre. Enfin, l’emprise des scientifiques sur son cadavre. Ses restes ne seront d’ailleurs rapatriés qu’en 2002, après la loi spéciale votée à l’Assemblée nationale pour que la France les restitue à l’Afrique du Sud. Ils appartenaient jusque là au Muséum national d’histoire naturelle.

A la mort de Saartjie, le célèbre zoologue et chirurgien Georges Cuvier, récupère son cadavre et le dissèque pour étudier l’hypertrophie de ses hanches et de ses fesses mais surtout la protubérance de ses organes génitaux. Son cerveau et son vagin sont conservés dans du formol et son corps nu moulé dans le plâtre pour être exposé au public. Et il le restera jusqu’en 1974 avant de rejoindre les réserves du musée.

Quand les lumières se rallument, la moitié du public quitte la salle du MK2. « Où est le MLF ? », invective un spectateur qui pense qu’il s’agit surtout d’un film sur l’exploitation du corps féminin. Pour les débatteurs, «  Vénus noire » propose en effet de très nombreuses portes d’entrée et les avilissements dont a été victime Saartjie Baartman sont multiples. La porte qui s’entrouvre le plus pendant le débat est celle de la science comme instrument et base de la classification raciale qui aura cours au XIXe siècle.

Henri Pouillot, chargé de la mémoire au conseil d’administration du MRAP, explique que l’ADN n’existait pas et que les scientifiques avaient alors tout pouvoir pour justifier l’injustifiable. Cette classification servira les thèses racistes qui allaient institutionnaliser le colonialisme en France et dont certains préjugés subsistent encore aujourd’hui. Et un intervenant de rappeler que ce n’est pas la réaction de Samuel Eto’o sur un terrain de foot qui est scandaleuse mais les cris de singes qu’il entend quand il frappe dans le ballon. Enfin pour Dominique Sopo, de SOS Racisme, s’il est si difficile de lutter contre le racisme en France, c’est que les abcès de l’esclavage et du colonialisme n’ont jamais été crevés.

La « Vénus noire » d’Abdellatif Kechiche n’aura pas à elle seule permis de crever les abcès de l’histoire coloniale. Néanmoins ce film aura levé un coin du voile sur le sort des indigènes exhibés dans les foires aux monstres ou dans les expositions coloniales, comme ce fut également le cas pour l’arrière grand-père de Christian Karembeu, le champion du monde de football 1998, qui, à cause du passé colonial de la France et parce qu’il se remémorait l’histoire de son aïeul, n’arrivait pas à chanter la Marseillaise.

Sandrine Dionys

Sandrine Dionys

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