Ce n’est pas le genre à vous inviter sous les dorures d’un palace parisien, à commander un jus d’oranges pressées avec un zest de citron, le tout saupoudré de cannelle. Elle, quand son agent la prévient que deux gamins veulent la voir, elle les rappelle. Laisse un message. Et propose, plus tard dans la journée, un rendez-vous « devant la mairie de La Courneuve ». Parce qu’auparavant, elle avait demandé si « on (nous, donc) pouvait venir en banlieue parisienne ». Evidemment, nous y habitons. Et elle aussi. Dans un des mythiques 4000 logements de La Courneuve, « avec sa mère, son père, son frère de 22 ans et sa sœur de 13 ans ». En famille, depuis toujours. Depuis vingt ans.

Sabrina s’approche de nous après s’être extraite de la voiture d’une amie, qu’elle a prise dans ses bras pour lui dire au-revoir. Elle nous fait la bise sans hésitation. « Je voulais qu’on fasse l’interview dans un café mais je fais le Ramadan et puis je ne savais pas si vous aussi vous le faisiez », dit-elle. Le parc, derrière la mairie est sans doute plus reposant qu’un café survolté. En route.

En marchant, elle confie que « les dernières heures avant la rupture du jeûne sont les plus dures » et qu‘elle ne voudrait pas « trop rater Secret Story » (avant le 20 Heures, sur TF1). Autour de nous, dans le parc, des vieux se reposent, tissent leur bonnet pour l’hiver. Des enfants jouent à tomber dans l’herbe. On s’installe sur un banc, à l’ombre du soleil éclatant. Elle ôte ses fines lunettes de soleil, glisse son mobile dans son sac. Son regard, noir, pénétrant, vous fixe. On pense alors à Frida, son premier rôle. 13 ans et elle crevait déjà l’écran. Filmée par un grand, « un génie », Abdellatif Kechiche. « L’esquive », chef-d’œuvre absolu sorti en 2005, lui avait offert « par hasard » son premier rôle. « Ma mère accompagnait ma sœur au parc et à l’arrêt du Tram, juste là, elle a vu une annonce de casting. »

Casting sauvage, pas besoin de s’inscrire. Elle débarque avec son frère qui veut aussi tenter sa chance. Elle doit lui faire face, improviser. « Je devais expliquer à mon frère pourquoi je venais de rentrer sans lui dire que j’étais à un cours de théâtre », se souvient-elle. Ce jour-là, elle sort sans être satisfaite, sans être catastrophée non plus, « je ne savais pas quoi penser ». Elle sera second rôle féminin. Éclatante, pétillante. Elle sera l’incarnation d’un nouveau cinéma tant attendu.

« L’esquive » cartonne, passionne. Les critiques sont élogieuses. « On a été aux Césars et je ne connaissais pas, je ne savais pas ce que c’était », dit-elle. Cette année là, Isabelle Adjani préside la cérémonie. « Une personne généreuse. Le soir du dîner, elle était ma marraine. Et quand j’ai dû rentrer du Fouquet’s à La Courneuve, elle m’a prêté sa voiture et c’est son chauffeur qui m’a ramenée. Elle m’a fait confiance. »

Quinze films plus tard, elle est là. Toujours là. Jeune femme qui a du mal à dire « je suis une actrice ». Elle voudrait être « journaliste ciné ». Elle a fait histoire, jusqu’en deuxième année, à la fac de Saint-Denis, après un bac économie-social obtenu avec de « moyennes notes ». Elle raconte : « Le jour de l’oral d’anglais, j’ai pleuré. Le texte m’était inconnu, le prof l’avait inscrit dans la liste mais on l’avait pas fait. Et puis, à l’oral de français j’ai eu 4. » Pas que l’école dans la vie ! Le cinéma est là. Elle éblouit les réalisateurs. Son préféré, c’est Clint Eastwood. « Si je le rencontre un jour, je le regarderai, avec une lueur dans l’œil et je lui dirai « give me a chance ». » Il la lui donnera peut-être, sa chance, comme d’autres la lui ont donnée.

Ses deux cousines débarquent dans le parc, elle les embrasse. Elles s’assoient ni trop près, ni trop loin. Nous écoutent. Sabrina enchaîne, nous parle, se dévoile sous nos yeux. En douceur. « »L’esquive » et « Adieu Gary » sont mes films préférés ». Nous aussi, ce sont nos films préférés. « Adieu Gary », de Nassim Amouache, est son « premier rôle de vraie femme », constate-t-elle. Elle y brille. Épanouie, éclatante. Amoureuse, simplement. Face à Bacri et Yamine Belmadi, parti dans un accident de scooter. « Un acteur extraordinaire », dit-elle, un « Y » gravé à l’encre dans le creux du poignet.

Dans un jour (mardi 7 septembre), elle remonte sur scène. Au théâtre. Dans deux jours, elle s’envole pour Tel-Aviv, présenter un film allemand qu’elle a tourné il y a un an. Sabrina ne sera pas journaliste, elle est actrice pour la vie ! Une actrice, qui « joue et oublie, qui joue et s’oublie ». Avant de filer, on lui demande un coup de crayon sur une feuille immaculée. Dans un cœur rouge de désir, elle signe et dessine une mariée, joyeuse, avec un garçon à ses côtés. Elle y inscrit deux initiales, S et Y Comme une pensée inavouable et comme un souvenir inoubliable.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

Articles liés

  • Amandine Gay, ‘une histoire à soi’ pour raconter les non-dits de l’adoption

    Dans son dernier film ‘Une histoire à soi’, la réalisatrice Amandine Gay propose cinq récits intimes de personnes adoptées à l'international. Sur fond d'archives personnelles, les protagonistes livrent leurs questionnements tout au long de leur parcours de vie, au sujet de leur adoption. Des témoignages forts qui ouvrent une discussion plus large sur la famille, la parentalité, l'acculturation ou encore la quête identitaire. Entretien. 

    Par Louise Aurat
    Le 13/07/2021
  • « Gagarine », cité céleste sur grand écran

    Une cité devenue film. Le premier long métrage de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh sort ce mercredi 23 juin au cinéma. À quelques jours de sa sortie nationale, le film était projeté en avant-première au cinéma le Luxy, situé à quelques mètres de l'ancienne cité Gagarine (Ivry-sur-Seine), au centre de cette histoire étonnante et poétique. Reportage et témoignages.

    Par Louise Aurat
    Le 23/06/2021
  • Kery James à l’INA pour guider les jeunes vers le « show-business »

    Accéder aux métiers de l’audiovisuel, sans diplôme, ni réseau : c’est la promesse de la classe Alpha, une promotion de 100 jeunes guidés par l’INA (Institut National de l’Audiovisuel). Et pour les aider à garder la motivation, qui de mieux que Kery James pour animer une master class attendue par tous. Le dramaturge, réalisateur et artiste a pu échanger avec ses jeunes sur son expérience et son parcours.

    Par Nolwenn Bihan
    Le 02/06/2021