C’est derrière un portail dans une petite rue de la ville de Saint-Denis que se cache la Maison M. Une galerie d’art peu commune. Deux particuliers qui souhaitent rester anonyme proposent leur rez-de-chaussée comme lieu d’exposition. C’est donc le travail de six artistes qui est présenté dans ce « salon-galerie » de 70 m2 de type napoléonien avec ses cheminées en marbre et ses moulures au plafond. Un confort qui détonne avec les œuvres qui y ont trouvé place.
Dans l’entrée, une robe embellie de petites tour Eiffel de touristes est exposée devant une porte. « Cette porte représente le passage entre l’Afrique et l’Europe », explique le créateur Lamyne M. Cette robe de couleur bleue – « couleur de la mort sur le continent africaine » – sera amenée à être agrandie jusqu’à 3 mètres de longueur et « une tour Eiffel rajoutée à chaque personne noyée » en Méditerranée. De l’autre côté de la porte se trouvent « uniquement ceux qui ont réussi à traverser ». Sur une branche, plusieurs trousseaux de petites Tour Eiffel sont accrochés. Le premier a été récupéré lors d’une course poursuite d’un vendeur à la sauvette sénégalais avec des policiers. « Tous ceux qui ont traversé pensaient qu’ils auraient beaucoup de possibilités mais ils ne peuvent que vendre des tour Eiffel », souligne Lamyne M. « Chacun son Paris. »
« Un aventurier n’enterre pas ses parents »
Dans le salon, dix silhouettes faites de planches de bois. « A première vue elles peuvent être effrayantes mais quand on va les voir de près il n’y a rien d’effrayant, chacun a sa petite histoire », décrit la commissaire d’exposition, Claire Nini. Sur l’envers de ces silhouette imposantes et sombre, le visiteur découvre des objets colorés témoignages de la vie des migrants qui tentent de traverser la Méditerranée : passeport, photos, vêtements, bijoux… Ce sont des bribes de vie et d’humanité qui sont ainsi exposées. « Un aventurier n’enterre pas ses parents » est une œuvre du duo artistique qui va fêter ses 30 ans de collaboration Ange et Dam. Portées sur les thématiques de l’immigration, elles travaillent aussi dans un atelier au Burkina Faso. Elles refusent la distinction faite entre migrants économiques et politiques : « Je pense qu’il faut accueillir tous les migrants, il n’y a pas les bons et les méchants. » Ce travail entamé en 2011 a déjà été exposé à l’église Saint-Bernard. Ces artistes travaillent dans le 18e arrondissement. Elles se disent des artistes de proximité et insistent, « les gens peuvent venir nous voir, nous rencontrer à l’atelier. »
Dans le grand salon les pancartes bleues de Wilfried Dsainbayonne détonnent. « Etre Calais » est une installation issue d’une performance silencieuse réalisée à Lille lors de la journée mondiale des réfugiés. Une zone délimitée au sol par du scotch blanc représente un espace de transit. A l’intérieur, les différents drapeaux : « La Méditerranée c’est une autre paire de Manche », « Dans le Nord, pas de calés »… Cette installation doit ensuite être proposée à Calais. « Elle est vouée à se déplacer et à cumuler plus de drapeaux », explique Wilfried Dsainbayonne. Ce jeune homme de 22 ans, travail depuis un an et demi sur les thématiques de la circulation, des migrants… « C’est un problème avant tout politique. Valls et Cazeneuve à Calais, tout ce qu’ils trouvent à faire c’est d’installer 15 tentes », critique le jeune artiste. Dans un petit canapé au milieu des drapeaux on peut visionner « caler » la vidéo de la performance à Lille.
Derrière, un autre espace vidéo, beaucoup plus solennel. Au sol, un tapis et quelques coussins reconstituent l’ambiance de l’espace de prière d’une mosquée. Au mur est projeté le film de 26 minutes de Malik Nejmi. Parti en résidence d’artiste à la Villa Médicis, le photographe s’intéresse à « la figure du vendeur ambulant ». D’abord, il souhaite faire un travail photographique mais trop contraignant avec la pression de la rue. En 2012, alors qu’il fait du repérage il tombe sur une petite mosquée où un groupe d’hommes sénégalais prient. Ces hommes commémorent la mort de deux d’entre eux tués par un fasciste. « Tu peux filmer si ton film aide à lutter contre le racisme », autorise l’un d’entre eux. « Ils souhaitaient qu’au travers du religieux ressorte du politique » explique l’artiste. « Les Morts ne sont pas Morts » un plan séquence redécoupé dévoile les manifestations et slogans antifascistes qui suivirent les meurtres, et surtout les prières des familles. Un moment émouvant dans l’intimité de cette diaspora sénégalaise touchée par le drame. Le montage final sera montré aux familles lors du Festival Populi. Un moment que l’artiste attend avec impatience et émotion. Une production qui sera agrémenté d’images d’archives peu connues des événements de 1990.
Fantasmes
Sur un petit écran, le visiteur découvre enfin la performance du danseur Jean Boog. On le voit dans le métro à la station Europe. Il entame une chorégraphie. Les Parisiens passent devant lui, devant la caméra sans même un regard. Des enfants qui regardent les images sont interpellés : « Mais ils ne le voient pas ? » « L’arrivée des réfugiés en Europe, pour eux, c’est une fierté. Ils sont fiers de pouvoir se balader librement sur le sol Schengen, détaille Jean Boog. Mais une fois arrivés, qu’est-ce qu’il se passe ? ( C )rêve c’est la conscience de ces personnes qui au départ avaient un espoir. C’est un projet de danse contemporaine qui rend hommage aux personnes qui ont rendu l’âme… » Arrivé en France, il y a moins d’un an, le danseur camerounais suit actuellement une formation au Centre National de la Danse à Pantin. Il travaille aussi en collaboration avec le musicien Laurent Durupt.
Cette exposition résonne de manière intense dans le contexte migratoire et humanitaire de ces dernières semaines. « J’avais mon choix d’artistes et tous avaient déjà fait des travaux sur la thématique, elle est donc venue d’elle-même », justifie Claire Nini. « J’ai vraiment envie que cette exposition tourne dans d’autres lieux en France mais aussi en Afrique », car il y a encore trop de « fantasmes » sur l’arrivée en France, regrette-t-elle. L’ancienne chargée de mission culturelle de l’Institut français de N’Djamena au Tchad, affirme qu’une telle exposition aurait toute sa place dans ce genre de structure.
Avec ce vernissage, les visiteurs ont découvert pour la première fois la Maison M. « C’est un lieu qui se veut engagé », explique Claire Nini. Visitable sur réservation, la commissaire d’exposition assure ne pas avoir peur que ce lieu reste confidentiel. Les créneaux de visite sont déjà presque tous complets. « Cela dépasse nos espérances, c’est une belle première », se réjouit-elle.

Charlotte Cosset

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