« Quand j’étais jeune, j’ai attrapé la mort,
Mais pas par la queue, je l’ai prise à bras le corps,
Par ses mornes cornes et je lui ai dit :
Et alors on trépigne, on trépasse, on entaille mon espace… »
Sania Ginzburg entame avec l’extrait d’un texte funestement subtil. Ce poète slameur de 42 ans débite ses balbutiements artistiques d’antan, en guise de salutation sous le regard à moitié clos des deux bières dans un bar cosy du 17e. Il n’est pas très grand, il a les cheveux courts, les yeux bleus azur expressifs qui attendent sagement que son starter buccal donne le top départ aux hostilités.
« J’ai la chance d’avoir vu le jour dans une famille où la poésie est très respectée. Au détour d’une conversation, ma mère pouvait nous sortir des poèmes entiers en russe. Dans la littérature, mon personnage, mon œuvre artistique préférée sont l’illustre Cyrano de Bergerac, pour le fond, la forme et l’écriture. À l’âge de 6 ans, j’avais déjà commencé à apprendre en russe le passage des Gascons. La musique avait aussi son mot à dire dans le déclenchement de ma gymnastique verbale… J’écoutais la version locale de Brel et de Brassens, sous les traits de Vladimir Vyssostski, Boulat Okoudjava. »
Nostalgique est ce poète d’origine russe pour qui les vers, les alexandrins sont une affaire de famille. Il arrive en France à 7 ans et il se souvient encore 35 ans après de ses notes, de ses rimes qui berçaient ses anciennes nuits sévères. « Il y avait un texte d’Okoudjava [surnommé aussi « le Brassens soviétique »,ndlr] qui m’a beaucoup touché à l’époque, celui du soldat de papier : ce n’est juste qu’un jouet de Noël, avec lequel tu joues, à qui tu livres tes secrets et qui serait prêt à tout pour toi… Sauf que toi, tu t’en moques, tu rigoles parce que ce n’est qu’un soldat de papier. Alors que lui, il est amoureux fou. À un moment, il a fait ce qu’il avait dit qu’il ferait : il s’est jeté dans le feu pour toi ! Toi tu n’as pas sourcillé, car ce n’est qu’un soldat de papier. »
Des ballades, des textes issus de son répertoire le suivent depuis son plus jeune âge, lui dessine une trajectoire rythmée par les lettres. La poésie arrive dans sa vie comme une évidence, mais s’arrête en 4e sur une mésentente technique avec son professeur de français. Quelques années plus tard, sa passion est ravivée par une histoire d’amour tumultueuse.
Sania 2« J’ai rencontré le slam en 2003 avec le film du même nom de Marc Levin. Par la suite j’ai vu qu’il y avait des scènes à Bastille avec mon frangin où l’ambiance était bonne. En 12 ans, j’ai fait pas mal de scènes dans la région parisienne, dans plusieurs villes en France, en Italie, au Maroc. Mon petit frère alias Artof Popof s’est tourné dans une autre forme de poésie plus hip-hop, le graff, le street art. Je monte sur scène sous le pseudonyme Sania Ginzburg, car Sania est le diminutif de Alexandre en russe qui s’écrit Aleksandr. Pour Ginzburg, ce n’est pas du côté de Gainsbarre qu’il faut chercher même si nous avons les mêmes racines à Odessa, mais un hommage à mon père qui a milité pour les droits de l’homme en Russie et qui s’est pris 10 ans de goulag. »
Sania obtient une licence d’anglais. ll se lance par la suite dans une formation interprétariat. À la même période il joue avec les Flashs de la Courneuve avec lesquels il est resté 15 ans. Sa deuxième passion, le football américain saborde ses chances et envoie ses études vers d’autres sillages. Il tombe sur une aubaine, le travail de réceptionniste dans un grand groupe dont Sania est en poste depuis 17 ans. « Tout quitter pour ma plume, je me suis déjà posé cette question et j’ai choisi… La bohème ne m’attire pas, je pense que c’est aussi une question d’égo ! Je préfère avoir ma stabilité pour faire mon art à mon rythme, sans avoir de pression, sans être obligé de produire et être tributaire de l’inspiration ».
Poèmes sous le manteau
Celui qui aurait pu s’appeler Churik Ginzburg ou Sacha Ginzburg a écrit en 2005 deux ans après la découverte du slam, en parallèle de ses différentes scènes, un recueil de poésie nommée Syntaxis 4.
« Mon père s’est fait arrêter par ce qu’il avait été à l’initiative d’un truc assez révolutionnaire : l’auto-publication. À l’époque en Russie on ne pouvait pas publier quoi que ce soit sans le tampon officiel. Toutes les imprimeries étaient contrôlées par l’état. Lui avait envie de publier les poèmes qu’il appréciait dans un recueil. Donc il fit 8 recueils de 20 poèmes. Il les a partagés à 8 personnes de son entourage qui ont à leur tour imprimé des recueils pour d’autres. Finalement, 200 exemplaires circulaient sous le manteau. Il avait le flair, car parmi ses publications certains poèmes sont devenus célèbres et ont reçu des prix. Ses ouvrages s’intitulaient Syntaxis, il en a fait 3 qu’il nommait graduellement : Syntaxis 1, Syntaxis 2… Le quatrième était prêt à sortir, mais il s’est fait arrêter juste avant. On a sorti Syntaxis 4 dans la tradition des précédents pour perpétuer l’œuvre de notre père, mais avec en prime les poèmes de mon frère et moi ».
Un passage de témoin culturel dans l’optique de transmettre leur regard sur ce monde à travers des thèmes tel que l’amour, la peur, l’environnement. Une fois n’est pas coutume, Sania se relance dans l’aventure avec un conte philosophique audio qui se nomme : comme une vie. Ce concept raconte l’histoire d’une tortue têtue qui flirte avec une ribambelle de mésaventures. Dans ce projet, il est accompagné par 11 de ses amis musiciens, poètes, slameurs rencontrés lors de ses différentes scènes : José Grajales, Luciole, Sandra Bechtel, Carole Guisnel, Le Robert, Damien Noury, Antoine Faure-Tô, Nen, Nëggus, JLS et Nebil. Cet artiste ne compte plus ses projets, il continue dans cette boulimie de travail avant que n’arrive l’ultime procès. Il tire sa révérence en rendant une dernière fois les lettres de noblesse à son art martial.
« La poésie est lien pour faire comprendre aux gens un monde complexe. Le plus intéressant ce n’est pas la rime, car c’est juste de l’enrobage. Les jeux de mots, les figures de style c’est que de la forme, l’élément indispensable c’est les images que l’on fait passer dans nos textes. Si par nos clameurs un champ bataille se transforme en une clairière verdoyante et qu’elle fait chasser aux gens leurs idées noires, je trouve que le jeu en vaut la chandelle… Dans ma démarche, je veux principalement insuffler du courage ».
Lansala Delcielo

Crédit photo : studio Ephedream ; Aidan

Article publié le 10 mars 2015

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