Dès les premières minutes du film, les rires s’élèvent dans la salle de projection. La scène est cocasse : l’une des héroïnes du film se réveille après avoir subi une coloscopie et doit évacuer l’air qu’on lui a injecté devant son séduisant docteur. Saphia Azzeddine manie avec habileté l’art de faire rire. L’auteure des ouvrages Confessions à Allah et Mon père est femme de ménage, présentait, samedi, son deuxième long-métrage sorti en mai dernier, Demi-soeurs, lors de la septième édition du festival du film franco-arabe de Noisy-le-Sec, dont elle est marraine. Un festival qui lui tient à coeur.

Je suis qui je suis. Et si ça déplaît à quelqu’un, ça ne me concerne pas, ce n’est pas mon problème

« Dans festival franco arabe, il y a le mot film, évidemment, qui me parle, et puis il y a le mot franco-arabe. J’ai eu l’impression d’être marraine de moi-même, vu que je suis franco-arabe ». Une identité parfois synonyme de difficultés dans le monde du cinéma mais qu’elle assume pleinement : « Je suis qui je suis. Et si ça déplaît à quelqu’un, ça ne me concerne pas, ce n’est pas mon problème. Je suis française et marocaine et je suis une femme ». Pour Saphia Azzedine, le fait d’avoir deux cultures est une force : « Quand vous avez deux pays, vous savez, vous avez la chance de prendre ce qu’il y a de mieux dans les deux, c’est une richesse ».

Un film pour faire rire

La réalisatrice nous narre l’histoire d’« un cocktail explosif » de trois femmes issues d’horizons diamétralement opposés, réunies après avoir reçu en héritage l’appartement parisien d’un père qu’elles n’ont jamais connu. « J’avais l’idée de faire se côtoyer des classes sociales différentes », confie-t-elle.

On suit donc Salma, Lauren et Olivia, trois femmes à l’aube de la trentaine. Lauren est une it-girl sans réelles attaches familiales qui cherche désespérément à percer dans le milieu de la mode. Puis, Salma, professeure d’histoire en ZEP qui évolue au sein d’un famille très soudée. Enfin, Olivia est obsédée par l’idée de sauver la confiserie familiale et de se marier avec un homme juif.

Je n’écris pas des films pour dénoncer, mais plutôt pour relever les choses qui m’interpellent 

Pour Saphia Azzeddine, « le but du film, c’est de faire rire les gens ».  Ainsi, Demi-soeurs caricature à grands traits le rôle du bourgeois, ou encore le rôle du cinquantenaire qui après une vie de labeur retombe dans l’adolescence en fréquentant une femme de trente ans sa cadette. L’univers impitoyable de la mode et ses codes, peu compréhensibles pour le commun des mortels, est passé au scalpel, sur un ton résolument humoristique. Des shootings de mode aux classes de ZEP, le film s’attache à déconstruire les stéréotypes propres à l’univers de chacune des héroïnes.

Pour Saphia Azzeddine, il n’y a jamais l’idée de critiquer ou dénoncer : « Je n’écris pas des films pour dénoncer, mais plutôt pour relever les choses qui m’interpellent ». L’humour du film ne repose pas uniquement sur le comique des personnages ou un comique de situation, il est bien plus fin. « Pour être drôle il faut être très intelligent, il faut avoir énormément de culture, et donc forcément quand on est intelligent, on préfère passer des messages de manière plus subtile, et l’humour c’est l’élégance suprême, de manière générale, » estime la réalisatrice.

Une thématique qui rappelle la relation entre la France et le monde arabe

Le ton du film est léger mais jamais vide de sens. Il parvient à aborder avec le même humour et la même finesse des thèmes aussi denses que ceux du vivre-ensemble, de la famille ou encore de l’attachement aux traditions. La question du vivre-ensemble se pose à travers la cohabitation de trois femmes que tout oppose. Cette thématique résonne en creux avec l’histoire de la France et son lien avec le monde arabe, « une longue histoire d’amour très riche contrariée dernièrement pour des raisons politiques » estime Saphia Azzeddine.

Dans le film, dans un premier temps, chaque héroïne se renferme, se replie sur elle-même, pour se protéger. Mais très vite, chacune décide de faire tomber le masque et de révéler ses failles. Tout au long du long-métrage, les héroïnes vont se confronter, évoluer, et enfin s’accepter. Ne peut-on pas y voir l’image de la France, celle d’un pays doté d’une histoire riche et métissée mais qui n’arrive pas à accepter toutes ses couleurs ?

Un autre thème, cher à Saphia Azzeddine, est abordé : celui de la famille. Le personnage de Lauren incarne ce manque de structure familiale en contradiction totale avec les vies de Salma et Olivia, qui évoluent dans un cocon familial très resserré. La vulnérabilité de ce personnage, qui va trouver dans ces demi-soeurs une véritable famille, nous dit quelque chose de l’image que Saphia Azzeddine a de la famille,  une entité « imparfaite » grâce à laquelle l’individu peut construire son identité. Une identité multiple pour les personnages qui leur permet de naviguer à la fois dans la modernité et le respect des traditions. Le personnage d’Olivia par exemple souhaite à tout prix épouser un homme juif mais cette idée l’obsède tant qu’elle finit par passer à côté de sa vie.

Un livre c’est le lecteur, un film c’est le spectateur. Une fois qu’il n’est plus dans mes mains, il est dans les vôtres, et vous en faites ce que vous voulez

Demi-soeurs, c’est une comédie vive, rythmée et pétillante qui nous peint un tableau de notre société actuelle. La photographie est résolument pop et moderne. Mais l’une des forces du film c’est d’aborder des thèmes qui nous concernent tous. Cette dimension est superbement illustrée par la performance de Sam Karmann, juste et touchant dans le rôle d’un père inquiet pour sa fille. Il nous livre l’une des scènes les plus émouvantes du film. 

Si vous posez à Saphia Azzeddine la question de savoir quel message son film porte, elle répond: « Je ne me suis jamais posée la question de quel message portaient mes livres et mes films. Un livre c’est le lecteur, un film c’est le spectateur. Une fois qu’il n’est plus dans mes mains, il est dans les vôtres, et vous en faites ce que vous voulez. » Une fois qu’on est devant Demi-soeurs, on rit, on est interpellé mais surtout touché. N’est-ce pas là le signe que le pari est réussi ? Saphia Azzeddine le dit elle-même : « Faire rire est plus difficile que faire pleurer »

Jade LE DELEY

Le Festival du film franco-arabe de Noisy-le-Sec se poursuit jusqu’au 20 novembre 2018 au cinéma Le Trianon de Romainville.

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