La quiétude du salon de thé japonais aux canapés moelleux est troublée par une voix. Le ton est enthousiaste, le débit est rapide. Sara Forestier, actrice principale du film « Le nom des gens » de Michel Leclerc, enchaîne les interviews avec les journalistes. La comédienne se fond parfaitement dans ce cadre épuré. Cheveux relevés, sans maquillage, les artifices sont remisés au placard. Tout juste une mini pince à linge avec une coccinelle agrémente son pull gris.

La discussion s’engage spontanément. La première question porte sur le choix de l’actrice. Pourquoi une blonde aux grands yeux bleus pour incarner Bahia Ben Mahmoud, métisse franco-algérienne ? Sara Forestier explique qu’un casting a été organisé pour trouver une fille typée maghrébine, mais aucune d’entre elles n’a « fait une proposition de personnage qui convenait ». Sara, elle, pour obtenir le rôle, s’est creusée la tête : « J’ai proposé un ton de comédie avec des costumes. »

C’est qu’il faut en avoir de l’inventivité et de l’audace pour jouer le rôle d’une jeune fille délurée, Doc Martens rose aux pieds, soutien-gorge apparent à motif léopard, dévoilant sa poitrine. Si Sara s’est dépassée c’est parce que, dit-elle, ce film « déjoue les clichés ». L’expression est elle-même clichée mais il faut reconnaître que le film remplit le contrat et s’amuse même à zigzaguer dans le mille-feuille de l’identité.

L’actrice est séduite par la posture adoptée par l’héroïne. Bahia est la fille d’une militante anti-nucléaire, baba cool sur les bords, grande gueule, révoltée devant l’Eternel. Son père est un immigré clandestin algérien discret qui a fuit les horreurs de la guerre d’Algérie et qui ne tend qu’à rendre service à autrui. Elle explique qu’une fille qui s’appelle Bahia Ben Mahmoud va forcément être victime de racisme. Eh bien comme la vie est mal faite, ce souhait n’est pas exaucé : « Cela l’emmerde de ne pas être victime de racisme. Elle se sent privilégiée. Son père a souffert du racisme et elle non. C’est une problématique pertinente et surprenante. Elle n’est abordée ni dans les médias, ni dans les films. »

D’une certaine manière, elle a pu connaître elle aussi ce sentiment de privilège. Elle se souvient : « Plus jeune, j’avais plein d’amis d’origine maghrébine au physique typé. Lorsqu’on se promenait, s’ils se faisaient contrôler par la police, on ne me demandait jamais mes papiers car j’ai la tête d’une Française pure souche. Ça me gênait de ne pas être contrôlée et de me sentir privilégiée. »

Du sentiment d’injustice naît parfois l’engagement. Pourtant, Sara Forestier ne se la joue pas Emmanuelle Béart, son engagement, elle l’exprime dans son art « inconditionnellement, totalement. Mes idéaux et mes visions de la société transparaissent dans mon art. » C’est la raison pour laquelle elle fuit « les films avec Pierre, Paul ou Jacques qui couchent ensemble. On m’en a proposé, les problématiques intimes ne m’intéressent que si elles restent ouvertes vers la société, sans être des films à message qui cherchent à imposer une vision. » « Le nom des gens » se conclut sur une question. Une posture qui lui convient parfaitement : « Je déteste le volontarisme dans l’art. On doit poser plus de questions que donner des réponses. Sinon, il faut faire des manifs, s’engager en politique. »

Sara se démarque de celle qu’elle incarne. Bahia s’engage au quotidien. Elle est pragmatique et concrète. Elle conclut des mariages blancs et est, de façon épidermique, de gauche. Depuis, croit-elle, que François Mitterrand a accordé la nationalité française à son père. Pour faire triompher ses convictions, elle donne littéralement de son corps et couche avec des hommes de droite pour les convertir. Dix jours sont nécessaires pour un adepte du Front national, un après-midi suffirait pour détourner un électeur du Modem d’après l’expertise de Bahia. Cette Mata Hari de gauche n’aura pas à user de ses charmes sur Lionel Jospin qui apparaît dans une courte scène. Le temps de lâcher une réplique délicieuse : « Un jospiniste, aujourd’hui, c’est aussi rare qu’un canard mandarin dans l’Île de Ré. »

Cette jeune femme fantasque croise la route d’Arthur Martin (Jacques Gamblin), « comme les cuisines », épidémiologiste, spécialiste de la grippe aviaire, coincé comme pas deux. Une rencontre improbable, surtout qu’elle le croit de droite alors qu’il est le dernier des Mohicans du jospinisme. L’homme charrie aussi son lot de névroses. Elevé dans une famille où le tabou est roi et au sein de laquelle on s’échine à trouver des sujets de conversation où l’on ne parle de rien. Le tabou ultime c’est la mère d’Arthur qui le cristallise. Fille de juifs grecs, déportés, elle grandit dans une famille française qui l’a sauvée des camps. Un événement sur lequel jamais elle ne s’exprime.

Ces névroses qui étreignent les personnages, Sara Forestier les analyse comme une projection des névroses qui habitent la France : « Le film, à travers ses personnages et ses situations, parle de la France d’aujourd’hui et de ses obsessions. Par exemple, la mère d’Arthur doit refaire ses papiers d’identité et doit justifier de sa nationalité française. Cette scène met en exergue l’absurdité de certains fonctionnements de la société. »

L’actrice apprécie la capacité du réalisateur à insuffler de la légèreté à des sujets lourds voire tabous : « Le devoir de mémoire c’est quelque chose de très lourd en France, c’est comme le  principe de précaution, il y a des sujets avec lesquels on ne rigole pas. Il y a toute cette tristesse à aérer en traitant ces sujets, et sans enlever leur importance, sous le prisme du quotidien et non pas comme des concepts pesants. Pour moi, c’est comme un masque d’oxygène qu’on transmet aux gens. » Elle pense aussi au père de Bahia, ancien immigré clandestin joué par le trop rare Zinedine Soualem qui « courbe tellement l’échine que ça en devient drôle. Il est tellement névrosé que lorsque sa fille lui propose du gâteau, il refuse en disant « garde le pour toi, je n’ai besoin de rien ». »

L’actrice dit attacher un soin particulier au réalisateur qui la dirige qu’elle compare à un conteur : « Il faut une bonne histoire et qu’il sache la raconter. Il faut que le conteur soit bon, s’il raconte mal une bonne histoire, il la flingue. » Celle qui est survoltée se discipline sitôt qu’elle passe entre les mains du metteur en scène : « J’aime bien être tordue, domptée par une vision, façonnée par un univers. » Elle n’exclut pas un jour elle-même proposer sa vision en réalisant un long métrage.

Au fil de l’interview, on se rend compte à quel point elle est exaltée et habitée par son métier. Quitte à ne pas parler d’autre chose. D’ailleurs elle n’a jamais songé à embrasser une autre carrière que comédienne. Quoique. Après un temps de réflexion, elle dit qu’elle aurait voulu être institutrice : « J’aime la transmission, j’adore le contact avec les enfants. Je suis fascinée par ce qui se joue à l’enfance, comment on se construit à partir de l’enfance, comment beaucoup de choses sont conditionnées par l’enfance qu’on a eue. » Cette perception de l’enfance qui façonne la personnalité se retrouve au centre du film.

Pleine de projets, comme un second film avec Michel Leclerc ou des retrouvailles avec Abdellatif Kechiche, le réalisateur de « L’Esquive », qu’elle « adule », Sara n’a qu’une crainte : ennuyer le public, mais surtout ne plus se sentir stimulée par ce métier qui la passionne.

Faïza Zerouala

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