Deux carcasses de voitures grillées campent sur le parking. L’hiver les a déshabillés. 17 Chemin de Roissy, Aulnay-sous-Bois. Le bâtiment est gris, blanc, saumon. Deuxième étage, une jeune fille se met à la fenêtre et nargue un mec au pied de la barre. Elle est pour l’OM, il est pour le PSG. Elle a gagné, il a perdu. Elle se moque, il baisse la tête. Sefyu arrive. Pour lui, tout a commencé ici, dans ce bâtiment. Ses premiers maux, ses premiers mots. Ses premières haines, ses premiers vers. Depuis, il a remporté une victoire de la musique, il a décroché un disque en or. Et pourtant, il vit toujours là, à Aulnay, dans son quartier. Il salue une voisine. Il salue un voisin.

On est à Aulnay-sous-Bois, dans ton quartier. On est le 29 Novembre 2011. Fais-nous un portrait de la banlieue, telle que tu la vois.

En fait, la banlieue en 2011, c’est toujours un vivier de talents et d’énergie. Mais y’a aussi pas mal de personnes qui s’ennuient. Aujourd’hui, en banlieue, on est un peu moins dans l’épanouissement. On est beaucoup dans l’instantané, on veut tout, tout de suite. On a beaucoup moins de patience. Les jeunes sont beaucoup plus déterminés, plus intelligents que nous (à notre époque), mais cette précocité fait qu’il y a un manque de patience. Et c’est ce manque de patience parfois qui nous fait défaut.

Au niveau de l’épanouissement culturel, sportif, des initiations à des arts qui peuvent être différents, on y a plus accès. Moi, à l’époque, j’étais un jeune, dans les cages d’escaliers, je galérais comme n’importe quel jeune, mais à coté de ça, j’avais une passion pour d’autres genres. Je jouais de la batterie, par exemple. Tu vois la maison là, bah juste là, avant, y’avait un centre qui s’appelait « Ma Campagne », une maison de quartier. On y était tous, toute la journée, y’avait souvent des ateliers qui nous permettaient de voir autre chose… Je m’étais initié à la batterie. Mais aujourd’hui tu peux pas imaginer un jeune faire de la batterie en plein milieu de la cité, ce n’est pas possible…

La maison a disparu…

Oui. Ya plus d’activités comme ça. Et pourtant, ça nous donnait goût à des choses différentes. Parce que la batterie, par exemple, c’était un instrument qu’on voyait uniquement à la télé.

Mais là, en 2011, on a l’impression que les banlieues ne sont pas une priorité.

Non, en 2011, les banlieues ne sont pas une priorité. Parce que l’Etat se concentre sur autre chose. Par exemple, on parle de crise, de manque de moyens…

Et ça t’intéresse, toi, tout ça ?

Ce qui m’intéresse, c’est de régler les vrais problèmes. Pour moi, aujourd’hui, se cacher derrière la crise, c’est l’arbre qui cache la forêt. Mais c’est aussi un moyen de faire des économies. A l’époque, quand tu voulais licencier quelqu’un, tu l’appelais, tu lui disais qu’il y avait un manque de productivité. Maintenant, tu lui expliques que c’est la crise…

Y’a de quoi s’indigner alors…

Bien sur, y’a de quoi s’indigner parce qu’ils ont trouvé un bon prétexte. Aujourd’hui, on ne parle pas des quartiers pour parler des problèmes, on parle des quartiers pour parler de l’insécurité, tout simplement… Parce que les quartiers, ça sert qu’à ça. Les quartiers sont un argument de campagne pour les politiques. Donc on en parle plus dans le bon sens. Et d’un autre côté, maintenant, je vois des jeunes qui veulent de l’argent. Ils veulent du pognon à tout prix…

C’était surement ton cas à l’époque…

Oui. Mais eux, ils sont prêts à tout faire pour avoir cet argent. Et malheureusement, quand ils font leurs conneries, ils le font intelligemment. Et t’as l’impression qu’ils n’ont pas d’autres alternatives dans leurs têtes. Là encore, c’est un manque d’ouverture, parce qu’ils ne voient rien d’autre que ça. Mais c’est lié à un problème démographique dans les quartiers. Parce que maintenant, si tu veux laver tes fringues, si t’as pas de machine à laver, tu vas dans la tour d’à coté, y’a une laverie. L’école pour les plus jeunes, elle est juste là, ici, à l’intérieur du quartier. Donc au final, tu sors plus du quartier, t’es encloisoné, t’es dans une sorte de ghettoïsation.

A tes yeux, quelle est la solution ?

Il faut enlever la sectorisation. Il faut arrêter de dire que si un jeune vient de tel quartier, il doit aller dans le collège de son quartier. Non, il peut aller aussi dans un collège en centre ville. En dehors de la zone dans laquelle il vit. Pour aller se confronter à d’autres personnes. Mais ce concept de sectorisation en banlieue parisienne a fait que les jeunes se retrouvent entre eux, tout le temps. Du voisin de palier d’immeuble jusqu’au voisin de classe, de la primaire au collège, ils sont ensemble. On ne leur permet pas de faire autrement. D’ailleurs, nous, à l’époque, on allait en centre ville à Aulnay… Je sortais de là, de cette cité, je marchais vingt minutes pour aller au collège, ça me cassait les couilles, mais je voyais autre chose.

C’était comment, le centre ville ?

On y voit autre chose. Moi, je voyais des gens qui habitaient dans des zones pavillonnaires. Nous, on habitait dans des quartiers. Et quand on allait dans leurs pavillons, on voyait qu’ils s’ennuyaient. Alors que nous, on voulait y rester, là-bas. Mais, c’est ça aussi le souci. Y’a eu tout un concept géographique où tout le monde doit rester ensemble.

Pourtant dans la chanson Césarienne, tirée de ton nouvel album, tu dis aux jeunes d’être fiers de là où ils vivent.

 

Oui, je leur dis, parce qu’ils ont beaucoup de qualités. Et il faut en être fier de cette faculté. C’est pas le goulag, mais c’est important de dire qu’avec très peu de moyens, on fait beaucoup. C’est une force, c’est une qualité, un avantage.

Tu rêves d’une vie ailleurs, loin d’ici ?

J’aime le Canada. J’aime bien Montréal. Il fait froid, mais j’aime bien. Quand il caille, tu te casses. Et puis, j’aime le Sénégal, le bled. Parce que là-bas, y’a la famille, y’a des attaches.

Tu te vois y retourner, un jour ?

Pas définitivement, pas très longtemps. Mais pour de longues périodes.

Discussion glacée : Sefyu, Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah.

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