Dans les studios de Beacause Music, en plein Barbès, c’est journée « Interview » pour le nouveau rappeur à la mode, Sefyu. Pour ceux qui ne connaissent pas, c’est le mec qui ne se montre jamais ! C’est bon, vous avez mis un visage sur son nom. Enfin… vous voyez, quoi ?! Casquette sur la tête, polo rayé. Quarante minutes de retard (hé oui, il est demandé), la star débarque. La star ? En quelque sorte, avec son album premier des ventes, mais sa tête reste sur ses épaules. On rentre dans la salle, les canapés sont en cuir et un policier-képi en carton, matraque à la taille, veille sur les lieux, veille sur Sefyu. Mais le garçon est sage, c’est sûr ! A vous de juger.

Ça va, Sefyu ?

Ouais très bien. Vous venez d’où les mecs ?

93. Saint-Ouen et La Courneuve.

J’ai joué au foot à Saint-Ouen, au Red Star. J’allais mairie de Saint-Ouen direction le stade.

Et surveillant à La Courneuve.

Oui, à Jean Vilar.

Bon, on commence peut être ?

C’est parti.

Tout d’abord, ton l’album qui commence très bien au top 50, devant Madonna.

(Rires) Oui, ça se passe très bien. Après, être devant Madonna, c’est bien pour la musique urbaine, le hip-hop et, de manière générale, pour le rap dit hardcore. Vu que les gens ont souvent tendance à coller des étiquettes sur notre musique, cela prouve que l’on fait une musique à part entière. Le rap, ce n’est pas simplement une musique de cité, c’est écouté par tout le monde !

Tu as les chiffres ou tu ne comptes même plus ?

On a un album qui fonctionne quand même très bien et qui a pris une bonne cadence.

Mais comment expliquer cet engouement ?

Je pense qu’aujourd’hui, les gens vont vers des choses sincères. Après on peut dire que « la musique ne marche plus », mais c’est peut-être dû au manque de matière ! Maintenant, on a des artistes comme Kery James ou ROH2F qui arrivent à faire parler d’eux, car c’est de la qualité !

Honnêtement, il y a une concurrence entre vous ?

Oui, il y une concurrence mais elle est saine. Quand ils sortent un album, tu te dis « Oh, il a sorti un bon album, faut que je me mette au boulot ». Ça donne envie. Et puis, ces gens-là te font progresser. C’est comme à l’école, si tu as une bonne note et que je la vois, quand je vais rentrer chez moi, je vais me mettre au boulot pour avoir un 14 ou 16, au prochain devoir.

Toi, tu veux donner cette image de « travailler à l’école pour avoir de bonnes notes » ?

Oui, je pense que c’est important de montrer qu’il faut travailler et avoir de bonnes notes. Il faut se remettre en question tout le temps, il n’y a rien d’acquis dans la vie. Si on se dit « ça y est, je suis numéro 1 », c’est bien, mais ça ne dure pas.

C’est comme dans ton morceau « C’est pas parce que »…

Voilà, « ce n’est pas parce que tu bois du vin que tu es intégré » ou encore « ce n’est pas parce que je mange un grec que je viens de la cité ». Nous sommes dans un pays qui véhicule énormément de clichés. Comme « les Arabes sont des terroristes », « les Noirs ne savent faire que du sport » ou « les juifs ont de l’argent ». Mais tu peux avoir des juifs très pauvres, des Arabes au top ou qui tentent de s’en sortir, et d’autres qui foutent la merde. Il y a de tout, dans tous les secteurs ! Je combats les clichés.

Et toi, tu es encore victime de clichés ?

Nous le sommes tous! Ce pays est comme ça. Aujourd’hui, c’est vrai que moi en tant qu’artiste, je suis souvent confronté aux médias et je le vois beaucoup plus ! Certains journalistes te disent « Oui, euh… vous faites de la musique hardcore… ». Mais c’est quoi le hardcore ? C’est là où tu dis la vérité, où tu dis des choses, où tu es sincère et franc !

Est-ce que ce rap hardcore est tout public ?

C’est à vous de le savoir puisque c’est vous qui écoutez ! Moi je donne mon point de vue. En tout cas, je fais partager mon expérience et tout ce que j’ai vécu. Après, ça colle ou non selon les personnes. Mais c’est aussi une question d’intelligence. Je pense que même si certaines choses ne nous plaisent pas, il faut savoir les écouter.

Tu écoutes quoi comme musique ?

De tout, pas seulement du rap. Par exemple, Hocus Pocus, du Coupé-Décalé en passant par Calogero, car pour devenir quelqu’un, il faut être complet !

Y-a-t-il des artistes qui t’ont donné envie de faire de la musique ?

Mes plus grands exemples, ce sont mon père et ma mère. Dans la musique, je n’ai pas d’exemple, je ne suis pas collé à quelq’un ! Plus jeune, j’aurais répondu Micheal Jackson, puis, en rap français, Mc Solaar, IAM et NTM … Je regarde partout, j’écoute tout. Chez tout le monde, il y a du bon et du mauvais. Mais tu sais que quand tu évolues dans ce domaine-là, tu rentres dans le monde du hip-hop, tu n’écoutes plus la musique de la même manière. Tu n’écoutes plus un CD comme un mec qui va l’acheter et l’écouter dans sa voiture.

Et, il est bien ce monde du hip hop ?

Oui, pas mal, mais faut savoir le prendre ! Il ne faut pas s’attacher au monde dans lequel tu pénètres. Prends le bon et jette le mauvais ! C’est comme pour un être humain, quand il a faim, il mange et quand il n’en veut plus, il va aux toilettes !

Nous avons retenu, dans l’actualité, une histoire avec Charles Villeneuve qui fait du bruit et qui te concerne. Que se passe-t-il ?

Absolument rien.

Quelle est la phrase exacte ?

La phrase exacte ? « J’baise la mère à Charles Villeneuve ».

Oh, c’est drôlement méchant, non ?

C’est une contestation. En même temps, c’est une manière de dire qu’eux nous insultent lorsqu’ils passent des reportages bourrés de clichés sur les cités, je parle de l’émission « le droit de savoir ». Alors, on montre notre mécontentement.

Vous a-t-il répondu ?

Ah ça, je sais pas ! Ce n’est pas mon pote.

Mais tu es pourtant supporter du PSG dont Charles Villeuneve est le nouveau président !

Je ne suis pas supporter de ce club ! Le vrai problème avec le PSG c’est qu’il y a toujours cette tribune des « Boulogne Boys » et ça ne me plaît pas. Moi, si je le soutiens, je soutiens aussi les fachos qu’il y a dans le stade. Par contre, j’ai aimé les anciennes équipes du PSG.

Pour en revenir à l’album, le titre étant « Suis-je le gardien de mon frère », est-ce que toi même tu as ce rôle ?

Quand j’étais plus jeune, j’organisais des tournois de foot dans mon quartier. Eux n’allaient pas en vacances, alors ils venaient et nous organisions des tournois avec un pote. Tous les matins nous nous levions, nous allions au terrain, ils faisaient leurs équipes et nous faisions le tableau avec les poules. Et puis, ils n’allaient pas à gauche ou à droite, ils étaient au foot !

Tu étais le grand frère, quoi !

Oui, quelque part, sans le vouloir spécialement. Maintenant, ils ont entre 20 et 22 ans, et je les vois toujours. Il y a toujours cette forme de …

De jalousie ?

Non, ils ne m’envient pas. Je pense qu’ils sont fiers de cette époque-là, quand nous nous voyions tous les jours.

Mais ils te suivent encore ?

Oui mais ils sont grands maintenant, ils y en a qui sont même mariés ! Par contre, ils sont tout le temps présents et font partie de ma vie « artistique ». Ils viennent à mes concerts et critiquent mes nouveaux sons…

Et ils aiment bien ?

Lorsqu’ils mettent le son à fond dans leurs voitures, c’est qu’ils doivent apprécier.

Tu es conscient que dans la rue, en ce moment, sur les portables ou dans les MP3, on ne retrouve que ta musique ?

Moi, je ne prends pas cette température-là. Tu me le dis mais je ne le savais pas particulièrement. Je n’ai pas la chance d’être partout à la fois mais on me dit souvent que dans le quartier, les gens aiment bien. Mais, lorsque nous sommes artistes, nous ne sommes pas vraiment conscients de cela. C’est peut être pour cela, qu’au fond, je suis quelqu’un d’assez simple. Je me balade dehors, je rentre chez moi, comme tout le monde quoi !

Avec un chauffeur, en plus …

Non, il n’y a pas de chauffeur. Je prends le bus, le train, le métro. On a l’occasion de faire de la musique, les gens écoutent et aiment bien. Mais demain ce sera quelqu’un d’autre et Sefyu n’existera plus !

Pour nous, c’est cette simplicité qui fait la différence, par rapport à d’autres rappeurs bling-bling qui, par exemple, vont à la Star Ac pour le cachet important. Tu les vois, les bling-bling ?

Moi, ceux qui vont à la Star Ac, je n’appelle pas ça des rappeurs ! Pour moi, c’est de la contrefaçon et non du rap, ce n’est pas pareil.

Ton album a pour thème le « grand frère », comment as-tu pris les propos de Rachida Dati à l’Assemblée nationale, comme quoi « la politique d’intégration a échoué à cause de la politique des grands frères » ?

Il faut lui demander « Et les grandes sœurs, dans tout ça ? ».

Nous ne comprenons pas !

Je comprendrais mieux qu’on dise que l’intégration a échoué à cause des mauvais exemples au lieu de parler de grands frères. Frères, c’est toi, moi, ou lui. C’est nous. Si elle estime qu’il y a un échec, vaut mieux parler de tout le monde.

Et tu l’approuves la politique actuelle ?

Je ne suis pas du tout politique, je m’en fous !

Par exemple, dans « Mon journal », tu évoques beaucoup l’actualité politique.

Oui, mais il y a une nuance entre dénoncer les choses et faire du pro-politique. Moi, je n’ai pas un discours politique, je dénonce simplement. Malheureusement, la politique s’en prend beaucoup aux quartiers avec « le Plan banlieue » et les autres conneries ! Aujourd’hui, en tant qu’artiste engagé, je me dois de prendre position. C’est un constat que je fais ! Par exemple, il ne faut pas parler de religion et de politique ensemble, car il ne faut pas mélanger les choses.

Le plan Banlieue d’Amara, « une énième connerie »… Tu veux dire que tu n’y crois pas ?

Fadela Amara était là pendant trois ou quatre mois, maintenant c’est fini ! C’était simplement pour faire le quota. Aujourd’hui c’est ce que je dénonce, je dis qu’il y a beaucoup de manipulation dans tout ça ! Si tu prends un vigile arabe ou noir, tu le mets devant un magasin et tu lui dis de bloquer tous les Arabes ou Noirs qui vont entrer. Dans ce cas-là, peux-tu le traiter de raciste, s’il te jette du magasin ? Non, ce sont des marionnettes et c’est stratégique.

Mais ça donne une belle image de voir Amara, Yade et Dati sur le perron de l’Elysée, non ?

C’est une bonne manipulation et sur la photo ça donne bien ! Mais dans le fond, c’est encore et toujours stratégique ! La preuve, elles étaient en haut de l’affiche puis, au bout de quelques mois, on ne les voit plus !

Et la tournée se passe bien ?

Oui, très bien.

Que préféres-tu sur scène ?

Moi ? C’est le public, comme beaucoup.

Là, tu prépares ton concert parisien du 13 Juin au Bataclan ?

Oui.

Nous voudrions venir, seul problème : nous n’avons pas de tunes ! Comment faire ?

Tu sautes ou tu rentres par derrière, par l’entrée des artistes. Tu viens avec la cité et vous poussez. Non je plaisante. Tu économises, c’est 20euros je crois !

En banlieue, beaucoup de jeunes écrivent, quel est ton conseil ?

Il faut écrire ce que tu vois et ce que tu penses ! Tu dois rester sincère. Il n’y a que la sincérité qui permet d’avancer…

Un pronostic pour l’Euro…

Pour moi, c’est l’Allemagne. L’Allemagne et la France, en finale. Ou le Portugal, mais pas l’Italie, je ne les sens pas !

Et, tout autre chose, Barack Obama, tu le sens ?

Je pense qu’il va devenir président ! C’est la voie à suivre pour la terre entière, c’est une révolution, montrer que tout le monde a sa chance quelque soit ta couleur de peau !

Propos recueillis par Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

Légende photo : de gauche à droite, Badroudine, Mehdi, Sefyu.

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