On peut le croiser dans le quartier de la gare de Bondy, surtout les jours de marché. On est frappé alors par son air distrait, cette manière machinale de commander ses fruits et légumes, comme si son esprit était ailleurs. Sa tête dira quelque chose à quiconque se pique de culture, surtout quand comme votre serviteur, on a quelque chose à voir avec l’Algérie. Quelque chose à voir avec l’Algérie. Mais oui, bien sûr, c’est ça, c’est toute sa carrière qui vient d’être résumée : un homme qui donne quelque chose à voir avec l’Algérie.

Vous allez comprendre. Un fameux comédien Algérien, de tous les meilleurs films (entre-autres Z, de Costa Gavras ; Il était une fois dans l’oued, 2005 ; Les diseurs de vérité, 1999) et pièces de théâtre que ce jeune pays ait produits, également ancien directeur national du théâtre et du cinéma, de 1974 à 1993 (« avec des ruptures… » comme il dit). C’était avant les années noires de la décennie 90. Un jour, je finis par l’aborder, oser le distraire dans ses méditations . Je pressens que le format d’une page word police 12 ne rendra jamais justice à un tel monument (j’avais regardé sur google sa notice bio).
Il m’accorde sur le champ une interview au Bistrot du moulin autour d’un verre. Je lui demande d’abord s’il se sent exilé, depuis qu’il a dû quitter l’Algérie, il y plus de dix ans. « Je refuse ce mot. On ne peut pas être exilé dans un pays dont on connaît la langue, la culture, l’histoire ». Il reprend sa respiration puis c’est un voyage ébouriffant à travers ce qui fait sens dans l’existence humaine, à travers son parcours personnel.

On s’accroche. « J’ai commencé à faire du théâtre au moment des grèves de 1957 (ndlr : organisées par le FLN en pleine guerre d’Algérie) en cachette de mon père. Je venais de passer la première partie de mon bac. Après la grève je n’ai pas repris mes études. Il ne me l’a jamais pardonné ». « Mon père était tailleur, un homme rigoureux. Il m’obligeait à mettre ses costumes sur mesure pour aller au lycée. J’avais l’air un peu décalé par rapport aux autres élèves. Après cette décision on ne s’est plus parlé. Il a longtemps cru que je l’avais prise parce que j’étais pédé. Attention, je n’ai rien contre les homosexuels. Bien au contraire. Mais je ne le suis pas. Un point c’est tout. Je suis un homme à femmes, c’est connu ».

Voilà, tel quel, sans façons, livrée une des clefs d’un parcours exceptionnel, une blessure profonde, une révolte fondatrice, et sans doute toujours à vif, en action. Extraits. « J’ai pris position dans l’oraison funèbre prononcée pour Abdelkader Alloula (cinéaste Algérien) car je voulais signifier tout ce qui a été imprimé en moi et par le système politique et par la montée des islamistes, sans faire de distinctions parce que l’un étant le terreau de l’autre ». « Le théâtre, le vrai, celui qui prolonge le véritable souffle de la tragédie grecque, ne peut être que populaire». « Il ne peut qu’être irrémédiablement contre le système politique. Quel qu’il soit. Lequel ne peut pas être parfait ».

« La mission du théâtre est de démontrer les clivages d’un système politique et donner une conscience au peuple. Sans normalité, sans finalité, parce que nous ne sommes pas des moralisateurs. Le théâtre a cette prétention extraordinaire d’être en amont d’un système de décision et jamais en aval. Sinon il perd de sa force, il devient propagandiste. Ce que je me suis toujours refusé à être et à devenir ».
« L’homme de culture c’est par essence un homme de la contradiction. Qui est entre le génie du créateur et l’intelligence du spectateur».  « Nous assistons actuellement à un abaissement du niveau de l’intelligence du spectateur, avec la télévision. L’abaissement du spectateur, pour mieux le canaliser ». « La mondialisation actuellement produit un homme planétaire qui n’est pas intellectuel et encore moins homme de culture, mais un être conforme à ce qu’on veut qu’il soit : un instrument économique ».

« En France, depuis Jean Vilar, le théâtre français ne s’est jamais intéressé au peuple. Et c’est pourquoi nous assistons aujourd’hui à l’absence du peuple au théâtre. C’est pas celui qui reste aujourd’hui, un théâtre de petite bourgeoisie, de fonctionnaires, d’instituteurs, où le peuple est absent. C’est cela qui explique l’absence du théâtre français. »

On comprend par la suite un peu mieux où se trouvait probablement cet esprit en ébullition, en résistance, qui composait mal son rôle de client du marché de Bondy. Il est tout entier à son rendez-vous, qui ne se manque pas, c’est sûr, avec l’émotion, avec l’authenticité enfin réhabilitées.

Samy Khaldi

Samy Khaldi

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