Des carnets qui permettent de casser les clichés sur la banlieue. C’est le travail de Marie-Sophie, Frede, Geneviève, Anne-Claire, Cécile et Claire qui partagent le regard qu’elles ont posé sur la ville de Bondy.

Nos carnettistes vivent en Ile-de-France : trois d’entre elles habitent dans une autre ville de banlieue, les trois autres à Paris. Elles font partie d’une association, les Carnettistes bribulants (agités, remuants, selon mon ami Google)  qui regroupe une quinzaine de membres « gravement atteints par le virus du voyage », dit leur blog.

Bondy est une ville de contrastes. Frede, qui habite à Fontenay-sous-Bois, est la plus perplexe. Pour elle, Bondy est une ville encore difficile à comprendre aujourd’hui : cousue, décousue. Elle n’y voit « rien de cohérent. Sur le plan architectural, c’est l’anarchie : une superposition de choses anciennes et modernes, comme une mélodie dissonante. Le seul lieu cohérent est le Bar des Sports, analyse-t-elle. Geneviève a elle aussi constaté « du désordre et de la froideur ». Anne-Claire a eu « envie de témoigner de la diversité d’histoires, d’ambiances, de paysages. La diversité dans l’architecture, dans sa population ».

Anne-Claire, qui vit à Paris dans le 11e, a été sensible aux ponts et aux arbres. Elle a dessiné le « Pont de la Forêt » près des immeubles de Bondy nord. Elle a aimé que « le canal traverse la ville et crée des espaces vides et paisibles inattendus ». Elle a peint « un arbre cousu, pour lui redonner sa place dans la ville, et un arbre rouge, comme une pulsation de vie ou un cœur dans l’architecture », explique-t-elle.

Cécile a été attirée par les lieux de culte et le passé de Bondy : les églises, la mosquée, la synagogue, le cimetière… Ses croquis ont des tons chaleureux qui transformeraient presque Bondy en ville du sud : le square du 19 mars 1962 aux teintes rouges et jaunes, le petit pavillon du square François Mitterand, dans les tons jaunes et ocres, l’intérieur de l’église orangé, le marché de la gare multicolore…

Cécile, Geneviève et Anne-Claire ont aimé « cette diversité culturelle », « la mixité sociale ». Anne-Claire est fascinée par la banlieue parce qu’il s’agit d’ « un lieu de transition » ; elle décrit « un endroit vivant parce qu’en perpétuelle évolution, un espace multiculturel ». Marie-Sophie a dessiné de nombreux portraits : Jasmine 4 ans, Eva 10 ans, Sanaa 5 ans, Abdouhade 7 ans… près de la place Neuburger. Et Elisabeth qui fait le ménage des églises Saint Pierre et Saint Louis : elle est née à Montreuil et se plaît à Bondy.

Un lieu représentatif de la ville, à l’unanimité : le Bar des sports. Le patron a offert un café, ces dames ont reçu « un accueil magnifique ». Frede apprécie un lieu où se retrouvent chrétiens et musulmans, où les gens restent tout l’après-midi parce qu’ils n’ont pas de boulot. Elle a remarqué les chaises du bar recouvertes d’un plastique de protection. Geneviève a fait le portrait de Maria, la serveuse, la seule femme avant l’arrivée de nos artistes. Frede se rappelle avec bonheur : « Ils nous ont dit : on est entre hommes mais on accepte les femmes quand même. Pour ces hommes, rien faire n’est pas ne rien penser. Ils disaient : attention, là ça va jouer à la belote et ça va crier ! On nous a raconté qu’autrefois, en face du café se trouvait le Cursal, le cinoche de quartier surnommé Cul-sale. Je me suis rarement aussi bien sentie, comme chez moi dans ma propre maison ».

Cécile et Claire ont appris à connaître une ville conviviale. « A Paris, on dit : la banlieue c’est la galère… mais dès la sortie du RER j’ai découvert un village où on se salue… », note Cécile. Et Cécile aime aussi « cette idée qu’on rencontre ses voisins ». Claire, en marchant de la gare à la mairie, a découvert un endroit « tranquille, vivant, intéressant, positif ». Cécile trouve qu’on y mène « une vie simple et humaine : au marché j’ai pu acheter une robe 4 sous qui me va comme un gant ». Cécile a noté l’existence une petite ville « province », avec ses habitudes, sa laideur acceptée. Claire a rencontré « des enfants fiers qu’on dessine leur bâtiment, leurs copines en roller place de la mairie, ils avaient besoin qu’on s’intéresse à leur univers ». Bondy est « un îlot, un territoire animé où se trament des liens, des affections », a écrit Claire à côté de ses croquis.

Claire et Cécile sont tombées sous le charme de Bondy. Dans l’exposition, Cécile a listé « les petites choses qui ont fait vibrer mon cœur : les pavillons désuets des années 1950, un bistrot pour tout le quartier, les jardins et squares pour enfants, les églises, la mosquée, la synagogue… » Claire a peu vécu en France avec un père diplomate, elle est actuellement parisienne, née à la campagne mais n’a jamais habité en banlieue. Au bout de quelques jours, elle a regardé les prix des pavillons… Finalement elle n’envisage pas de s’installer à Bondy,  « pour une question d’âge et parce que si je pars j’aurais besoin de la mer ».

Et si vous désirez découvrir des horizons plus lointains, suivez nos carnettistes jusqu’à Madagascar… Ou bien jusqu’au Pérou, lieu d’un petit incident : au marché, pour se venger d’avoir été dessinée, une femme a barbouillé le visage des carnettistes, en 2 secondes, avec du cirage !

Et surtout visitez la Chine où nos carnettistes ont eu la chance de faire deux voyages (la femme de l’un des dessinateurs tribulants est chinoise)… Enfin ceci est une autre histoire… Je vous laisse le soin de découvrir par vous-même les Chinois et « leur capacité à vivre ensemble… avec une solidarité absolue », admire Frede.

Marie-Aimée Personne

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