Le réalisateur iranien Rafi Pitts raconte l’histoire d’une amère épopée où un immigré sans papiers décide de s’engager dans l’armée pour tenter d’obtenir la nationalité américaine. C’est la première fois qu’un long métrage de fiction s’intéresse à ces green card soldiers pourtant nombreux.

Soy Nero est un film fascinant qui aborde l’immigration mexicaine aux États-Unis sous un angle inédit : il nous conte l’histoire d’un green card soldier, Nero, jeune Mexicain qui s’enrôle dans les marines, une procédure censée faciliter la naturalisation. Il fait partie de ces immigrés qui ont grandi pendant des années sur le sol américain mais qui ont été expulsés avec leurs familles dans leur pays d’origine. Nero tente alors le tout pour le tout : il traverse illégalement la frontière, rejoint son frère et intègre l’armée. Il devient un green card soldier et est envoyé sur le front irakien. Un parcours du combattant au sens propre comme au figuré.

Démonter les principes du rêve américain

Pendant deux heures, le spectateur est confronté à la dureté de l’intégration américaine. Peu de gens le savent, l’un des moyens d’obtenir la citoyenneté américaine est de s’engager dans l’armée. Les soldats ont un visa temporaire ou une carte verte. Ils ne sont pas encore officiellement Américains. Leur nombre représenterait 8,5 % des effectifs de l’armée. En tout, ils seraient près de 8.000 à tenter cette voie chaque année. Le dispositif existe depuis la guerre du Vietnam. Mais en 2002, suite aux attentats du 11 septembre, le président Bush signe une directive qui permet à ces soldats de bénéficier d’une procédure accélérée de naturalisation.  Si le soldat meurt au combat, il obtient la nationalité américaine ainsi que sa famille. De nombreux latinos se sont engagés dans le bourbier afghan ou encore en Irak pour devenir Américain et toucher du doigt le rêve américain.

soy neroMais beaucoup sont expulsés pour des motifs fallacieux. Le réalisateur Rafi Pitt est le premier à parler de ce sujet tabou. Il tend un miroir de sa propre situation, celui d’un apatride, à travers l’aberration administrative qui frappe son protagoniste Nero. Pour mieux se documenter, il choisit de s’installer aux États-Unis pendant un an. Il rencontre alors un certain nombre de vétérans, et Daniel Torres, jeune footballeur colombien, qui a inspiré le personnage de Nero. Consultant militaire sur le tournage du film, Torres est lui-même un ancien green card soldier qui a tout perdu. Il raconte : « Aujourd’hui, les soldats immigrés qui combattent dans l’armée américaine, souvent au péril de leur vie, peuvent être renvoyés chez eux au moindre prétexte : vol, détention de cannabis, défaut de paiement de pension alimentaire… Je connais même un soldat qui a été expulsé parce qu’il ne s’est pas rendu à une convocation alors qu’il était sur le terrain en train de combattre ! »1 Torres s’engage en 2007 dans la marine américaine à une époque où « l’armé avait un besoin urgent de nouvelles recrues », se souvient-il. Ni citoyen américain ni résident permanent, le jeune homme se retrouve à Falloujah (Irak) en 2009. Tous ses espoirs s’effondrent lorsqu’il perd ses papiers : il est arrêté, interrogé et renvoyé de l’armée. Il perd tout le bénéfice de trois ans et cinq mois passés sous les drapeaux.

La brutalité d’un monde

Soy Nero n’est pas qu’un film politique et engagé. Le réalisateur offre des séquences poétiques et particulièrement marquantes, comme cette scène où des Américains et des migrants jouent aux volleys séparés par le mur de la frontière qui est utilisée comme un filet. L’acteur principal Johnny Ortiz est impressionnant par son charisme et son humanité. L’histoire est implacable par son réalisme et s’attache à montrer les conséquences humaines et sociales.

Ce récit fait écho à l’actualité avec les propositions extrêmes de Donald Trump qui souhaite expulser les immigrants clandestins et construire un mur avec le Mexique. Soy Nero rejoint les oeuvres cinématographiques (Droit de Passage, La Porte du Paradis, Gangs of New York) qui ont critiqué le rapport qu’entretenait l’Amérique avec ses immigrés. Grâce à ce film et aux interviews qui ont médiatisé son cas, Daniel Torres a pu obtenir la nationalité américaine. Il se bat maintenant pour que d’autres anciens militaires reçoivent réparations et reconnaissances.

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