Assise dans un bar parisien, l’esprit ailleurs, une femme pianote patiemment sur une tablette. Elle fait partie de ces êtres insaisissables qui tuent les stéréotypes et les préjugés. La dame au look soigné est ceinture noire dans l’art du contrepied. Son parcours ? Un mélange du jeu de jambe supersonique de Mohamed Ali ponctué d’une virgule signée Ronaldinho. Déroutant. Pour la comprendre inutile de s’appesantir sur le paraître, sur le superficiel, ce qui fait Sylvie Nordheim c’est ce à quoi elle aspire.

Elève et déjà rebelle, Sylvie a du mal à s’abandonner dans le lit Procruste. Fugue. Sa Bohème est celle de Rimbaud. Le conformisme l’étouffe déjà. « Sur mes bulletins on disait que j’étais « inadaptée au système scolaire ». Je me sentais complètement en porte-à-faux ». A l’aube de ses 40 ballets pourtant, la comédienne décide de se plonger dans ses études abandonnées en classe de seconde pour passer dans la foulée l’équivalent du bac, une licence, puis un CAPES de lettres modernes. Après avoir enseigné le français, le latin et le théâtre dans un établissement scolaire en Ile-de-France, elle démissionne. « J’aime beaucoup donner, transmettre mon savoir-faire, mais très vite je me suis ennuyée. Ce qui me tue dans l’enseignement, c’est la répétition».

Après neuf années passées dans l’Education nationale, l’artiste se consacre pleinement à ses deux passions : l’écriture et le théâtre. Elle publie quatre romans aux éditions Lucien Souny (Moissons amères, 2007 ; Promesse perdue, 2008 ; La Vie en douce, 2009 ; La Villa du Lac, 2014). Mais son désir de transmission reste insatisfait. La comédienne roule sans courroie de transmission. L’univers carcéral habite ses pensées, ses projets. « Je suis à l’aise dans tous les milieux. Mon père était bourgeois et ma mère était issue d’un milieu rural assez simple. J’admets avoir un rapport assez spécial avec la prison. Je dirai que, quelque part, j’aime bien les gens qui bravent les interdits. J’ai beaucoup de mal avec le conformisme… Oh qu’est-ce que ça m’emmerde le conformisme !». La lionne, enfermée dans ses vêtements étroits de « femme respectable », étouffe. Sa crinière dorée marque un silence, tire sur la paille de son mojito et reprend : « J’ai toujours eu l’idée de travailler en prison. Très vite je me suis rendu compte qu’obtenir un poste d’enseignante en prison ce n’était pas facile. J’ai peut-être démissionné un peu trop tôt sans réfléchir à l’après ».

De l’Education nationale à… Fleury-Mérogis !

Laissant peu de place au doute, l’ « ex prof » se tourne vers le service culture de Fleury-Mérogis qui l’engage pour animer des ateliers d’écriture. La comédienne apprend à apprivoiser les pannes d’inspiration. «  Je me suis rendu compte que les détenus avaient beaucoup de problème avec l’écrit, qu’ils se mettaient une pression de dingue devant la page blanche. Très vite pendant les ateliers d’écriture, je leur faisais faire un peu de théâtre, même improvisé sous de forme de sketchs et de dialogues ». D’où l’idée de mettre en place un atelier de théâtre créatif dès 2011. La pièce, Entre terre et mer, s’inspire de l’expérience de la trentaine de travailleurs chiliens enfermés dans une mine. Le diagnostic est simple. L’atelier créatif part du sentiment d’enfermement des détenus tout en leur donnant un cadre imaginaire lointain qui leur permet de s’évader. Les repliés de l’espace des peupliers jouent la pièce dans leur enclave. Succès d’estime. La metteuse en scène oscille entre satisfaction et frustration. « J’avais la sensation qu’on faisait du bon boulot mais que personne ne le voyait. J’étais malheureuse pour mes gars, je trouvais ça trop triste qu’ils jouent pour personne. »

Sylvie Nordheim fait part de sa frustration à Marion Michiardi, la responsable du service culturel, et sa collaboratrice, Saty Tall. Elles lui soumettent l’idée de se rapprocher des théâtres des communes situées de l’autre côté du périphérique (Créteil, Bobigny). Adepte du concept du contrepied, la lionne affiche sa volonté de choisir un théâtre parisien, de dépasser « le mur de Berlin » Francilien. Elle n’hésite pas à contacter le prestigieux Théâtre de l’Odéon. L’audace paie. L’équipe de l’Odéon, intéressée par son projet, se déplace même à Fleury-Mérogis pour assister à son atelier. Elle est conquise. Sylvie travaille essentiellement avec Marylène Bouland (Responsable de projets Les Bibliothèques de l’Odéon) et Alice Hervé (chargée du développement des publics).

La pièce s’appelle Le Vestiaire, elle est présentée en avril 2013. On assiste à la naissance de quelque chose. « Le bilan du vestiaire a été un moment fondateur de cet atelier, même s’il existait avant l’Odéon. Symboliquement c’est fort. Ce sont deux enclaves qui se rencontrent. Les gars étaient hyper fiers. Ça les a transformés. Ça a créé du lien. Ils m’ont dit qu’ils n’avaient jamais vécu ça. La plupart d’entre eux n’ont jamais été applaudis de leur vie». Ce qui a marqué la metteuse en scène, c’est la satisfaction du besoin de reconnaissance dont manquait cruellement la troupe. « Ils ont désacralisé le lieu. Ils étaient très flattés de la réception très enthousiaste et très chaleureuse du public. Et même s’ils se foutent de la gueule des bourgeois. Je sais qu’ils sont fascinés par les bourgeois. Il y a une fascination mutuelle. »

Un phénomène d’attraction/répulsion entre ces deux univers antagonistes sans doute. La troupe a, dès lors, brisé les murs et flingué la fameuse ligne imaginaire : la mère de toutes les inhibitions. Tous les espoirs sont permis. « Ils voient très bien que ce sont des bourgeois qui sont là devant eux. Ils savent que c’est un endroit où ils n’auraient jamais mis les pieds. Je pense que parmi les gens de l’an dernier certains iront au théâtre ! »

Dans l’intimité du Vestiaire, c’est un véritable partenariat qui s’est noué entre deux institutions réunies par la comédie. Confiante dans l’avenir, Sylvie Nordheim conclut: « Cette première représentation était très importante si on se plantait c’était fichu. Maintenant qu’on a réussi cette première épreuve, il y en a une deuxième qui nous attend, mais je crois que c’est bien parti ! On a eu des retours positifs. On a tous progressé par rapport à l’an dernier. On a gagné en expérience et en méthode. » Sylvie et sa troupe se savent attendus, le 21 mars, ils présenteront All in Hall au théâtre de l’Odéon. La pièce de la confirmation.

Balla Fofana

Articles liés

  • « Freda » : Ôde à la résistance haïtienne et féminine

    Présenté dans la catégorie Un Certain Regard et deuxième film haïtien à être présenté au festival de Cannes depuis 1993, Freda est un film important et immersif sur la jeunesse féminine haïtienne telle qu’elle est. Analyse et interview de la réalisatrice Gessica Généus.

    Par Farah El Amraoui
    Le 18/10/2021
  • « Reconnaître le 17 octobre 1961 c’est reconnaître les autres combats contre un système d’impunité »

    Le massacre des Algériens le 17 octobre 1961 n'est toujours pas reconnu comme un crime d'État. Malgré les déclarations d'Emmanuel Macron, la France ne se considère toujours pas responsable d'une des pages les plus sombres de l'histoire coloniale. Fabrice Riceputi, historien, revient sur cette nuit sanglante et rappelle les enjeux d'une reconnaissance encore loin d'être gagnée. Entretien.

    Par Amina Lahmar
    Le 17/10/2021
  • 007 : les femmes ne sont pas qu’un matricule

    Sorti cette semaine, Mourir peut attendre est le 25ème opus de la série James Bond. Le dernier avec Daniel Craig dans le rôle éponyme d'une série qui a alimenté la polémique sur les questions de représentation ethnique et de genre. Félix Mubenga a vu le film, et salue la place des héroïnes jouées par Lashana Lynch et Ana De Armas. Critique.

    Par Félix Mubenga
    Le 07/10/2021