Il est fils d’immigrés algériens. Et c’est sans doute la seule chose qu’il ait de commun avec tous les « fils d’immigrés algériens ». Sa démarche, les mains dans les poches, entre chien et loup, ne ressemble à aucune autre silhouette. Sa vie, qu’il raconte par bribes, n’est pas banale. Son point de vue sur le monde est intrigant. Cet homme est unique : il est écrivain. Il est le genre de père qui, quand la gamine s’angoisse pour une rédaction, la fait à sa place. Pour un « devoir aussi chiant que la pluie », il avait eu six sur vingt. La maîtresse avait jugé le « dialogue plat ». Et pourtant…

Une tasse de café git sur la table. Le bar est tamisé et un gars aux cheveux gris fait la cour à une minette brunette, à la table d’à côté. « Quand tu apparais avec ton charme et ta beauté… », que le gars, ce crouton, dit à la fille. Ils pourraient être des personnages d’un roman de Tadjer, ceux-là. Déjà parce qu’il a tendance à appeler les gens « croutons » et puis, parce que ses personnages sont « des gens humains ». Comme eux, ces deux amoureux.

La vie de Tadjer est un roman, dont la première page serait : « Akli Tadjer est né à Paris, en 1954. » A la deuxième, on lirait : « Et il est né dix-sept ans plus tard, près de Paris. » On n’y comprendrait rien, juste qu’il a eu deux naissances. C’est un peu ça. Il a 17 ans et « veut se barrer de chez ses parents, de cette banlieue ». « On traînait au bistrot, on draguait les nanas. Je me suis dit que je n’allais pas passer ma vie à taper le flipper. Je voulais passer le périph. » Le fameux rêve d’évasion, indispensable rêve aux carrières prédestinées. Il sera coursier et avait « promis de ne plus revenir par ici ».

L’école n’est qu’un mauvais souvenir : « Je l’ai quittée au début de ma seconde, je savais pas, c’était pas fait pour moi. En tant que coursier, j’étais assez indépendant. » Pour trois sous, il prend parfois un billet pour Amsterdam, et revient. « Je le disais à mon père, mais il savait pas où c’était, il pensait que c’était à trois cents mètres, Amsterdam. »

Paris, capitale fantasmée. Il y trotte, y marche, l’adore. L’embrasse. Y habite quand il peut, un jour ou deux : « J’essayais d’avoir des amoureuses qui vivaient à Paris, mais bon… » Et c’est autour d’une table en plastoc, pendant une pause déjeuner, quand les autres allaient se bourrer la poire à glouglouter du vin rouge qu’il parle avec le rédacteur en chef de HIT Magazine, un hebdo people des années 70. « Tu vas pas être coursier toute ta vie », lui lance le rédac chef. Celui-ci inscrit Akli Tadjer à l’école de journalisme de la Rue du Louvre, au centre de Paris. Akli Tadjer en sort victorieux, dans les premiers.

La tête plongée, très vite, dans la gloire et la célébrité. On lui propose un poste à Libé, préfère rester à HIT Magazine. Il côtoie Johnny, Dave et Cloclo, sort avec l’une de ses minettes. Une Claudette. « Claude François parlait arabe et me demandait pourquoi moi, je le parlais pas. Je suis kabyle, je lui répondais. Il comprenait. Quand il me demandait mon avis sur un nouveau titre, je lui disais que j’adorais, il jubilait. C’est beaucoup simple de dire qu’on aime, parce que si je dis la vérité, que j’aime pas, je devrai étayer. »

Il rentre, parfois, retrouver ses potes qui sont restés scotcher au flipper du coin. Il leur raconte ses rencontres, ses amours. Eux n’y croient pas. « C’est vrai que quand je leur ai dit que j’avais vu John Lennon au Crillon, ils n’y croyaient pas. » Il leur montre alors une photo et son papier, pour argumenter. Les potes sont époustouflés.

Sa vie est un roman. A la troisième page, on apprendrait qu’« Akli Tadjer est né en 1984, entre Alger et Paris ». Akli l’écrivain émerge. Deuxième fois seulement qu’il va en Algérie, seul. D’habitude, il est celui qui porte les cabas, les sacs bourrés de bananes et fromages. Mais là, il voyage seul. Lui et sa voiture. « Je me suis fait chier », avoue-t-il, sourire en coin. A son retour, il fait le point. Se souvient. « C’est là où l’idée d’écrire un roman sur le bateau Tassili m’est venue. » Un monde, un univers où se croisent « des Arabes non identifiés ». Une drôle de planète au milieu des courants, loin des frontières. On en fait une adaptation pour la téloche. « Je voulais pas faire une adaptation pour le cinéma parce que je pensais à ma mère qui ne mettait pas les pieds au ciné et toutes ces mères qui n’y vont jamais. »

Il ne lâchera plus la plume. Suspendu au-dessus des brouillons. Des ratures. Il écrit des scénarios, « une quinzaine après mon premier roman avant d’écrire le second ». Pond des chansons. D’où son amour pour les rimes et les phrases mélodieuses. « Pour moi, un roman réussi, c’est un livre où l’on tourne les pages sans voir passer le temps. » Un peu comme les siens… Ses parents voient ses romans, les touchent et les admirent. En sont fiers. « Illettrés, ils n’ont jamais pu lire mes bouquins. » Le fils d’analphabètes est devenu écrivain. Bien plus que l’avenir que les profs lui avaient prédit : pour eux, il ne serait rien. Ou alors plombier.

Octobre 2009. Akli Tadjer sort son dernier roman, « Western ». L’histoire d’un gamin abandonné par sa mère, récupéré par sa tante, une ancienne Claudette. Puis confié, le temps d’une tournée, à Omar Boulawane, un voisin journaliste. Le gosse s’attachera à Boulawane et celui-ci l’emmènera en vadrouille avec ses potes, à la recherche des parents. Le tout saupoudré par la folie de Kader, un boxeur qui veut tuer Ben Laden. Un livre qu’on lâche parce qu’il faut bien dormir et qu’on reprend au réveil. Ou qu’on lit dans la journée, d’une traite, avec passion.

Cette passion qu’avait éprouvée Akli en dévorant « Voyage au bout de la nuit », le chef-d’œuvre de Céline. Il l’avait trouvé aux puces du Kremlin-Bicêtre. Son père avait fouillé les fonds de ses poche, lui avait donné trois pièces et il l’avait acheté. Akli découvrait la littérature. La magie et l’envoutement immédiat des mots. Là, il revient de là-bas. D’Alger et de son Salon du Livre. Il y a présenté « Western » et ses autres livres. Il s’étonne du nombre de « Ben Laden » qui se promenaient dans les rayons.

Sa vie est un roman. La dernière page serait une phrase d’Akli parlant de lui-même, l’écrivain : « Je m‘imagine pas être autre chose dans la vie. » Sinon, on peut aussi décider que la dernière page restera blanche. Pour que le lecteur y écrive la fin, la plus belle à ses yeux…

Meklat Mehdi et Badroudine Said Abdallah

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