Le film commence par des images chocs. Des images d’électrochocs reçus par les cobayes humains de médecins travaillant à des expérimentations pour le compte de la CIA (Central Intelligence Agency) américaine dans les années 50. Janine témoigne. A la naissance d’un de ses enfants, elle souffre d’une dépression post-partum. Internée, elle reçoit des électrochocs puis est abrutie dans sa chambre par un message qui passe en boucle, disant qu’elle doit se ressaisir pour retourner s’occuper de son mari et de ses enfants. Une expérience encore traumatisante pour elle, plus d’un demi-siècle après les faits.

Cette méthode expérimentale amenant à une régression via électrochocs, privations sensorielles et administration de drogues permit la rédaction d’un manuel de torture destiné aux agents secrets de la CIA. Il décrit différentes manières d’amener un prisonnier à régresser jusqu’à un état infantile, ce que Naomi Klein appelle un choc psychologique. Cette écrivaine et journaliste canadienne est connue pour être une figure emblématique du mouvement altermondialiste dont les idées, souvent marginalisées par les défenseurs de l’ultralibéralisme, trouvent aujourd’hui un nouvel écho dans le contexte actuel de crise économique et financière mondiale.

Le troisième livre de Naomi Klein paru en 2007 s’appelle justement « La stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre ». De cela, Michael Winterbottom et Mat Whitecross ont tiré un documentaire du même nom, sorti en mars dans certaines salles classées Art et Essai, et fruit de leur seconde collaboration après « The Road to Guantanamo » en 2006.

Dans son livre, comme dans le film, où sont sélectionnés certains passages de ses conférences, Naomi Klein démontre comment un traumatisme collectif (qu’il s’agisse d’une guerre, d’un coup d’Etat, d’une catastrophe naturelle ou encore d’une attaque terroriste) plonge chaque individu, qui s’y trouve confronté, en état de choc. Or après un choc, chacun d’entre nous se retrouve dans un état de vulnérabilité, de faiblesse, et donc plus enclins à suivre les leaders sensés nous protéger et à accepter leurs décisions.

Selon elle, Milton Friedman, le Prix Nobel d’économie de 1976, comprit très tôt ce phénomène et conseilla aux hommes politiques proches de ses idées d’imposer immédiatement, après une crise, des réformes économiques douloureuses avant que les gens n’aient le temps de se ressaisir. Il qualifiait cette méthode de traitement de choc. L’intellectuelle canadienne, elle, soutient que Milton Friedman appelait à l’utilisation de ces chocs pour permettre des réformes économiques néolibérales majeures qui seraient impossibles d’imposer en temps normal, car très impopulaires.

Même si de nombreux exemples édifiants étayent la thèse de Klein tout au long du documentaire, l’épisode chilien est le plus frappant. En 1973, le danger économique que représente l’accession au pouvoir de Salvador Allende (élu démocratiquement) pour les multinationales américaines pousse la CIA et ses opposants chiliens à fomenter un coup d’État qui aboutit à l’assassinat du président dans son palais de la Moneda et au renversement de son gouvernement. Peu de temps après, les images d’archives nous montrent la visite de Milton Friedman et de ses « Chicago Boys » au nouvel homme fort du Chili, Augusto Pinochet. Avant Reagan et Thatcher, Pinochet sera donc le premier à appliquer dogmatiquement le programme de libéralisation de l’économie prôné par Friedman.

Les nombreuses images d’archives font la force du film de Michael Winterbottom et Mat Whitecross. Elles permettent de revivre des moments clés de l’histoire contemporaine appris dans les manuels scolaires ou vécus en direct devant son poste de télévision. Elles permettent surtout d’appréhender certains événements et leurs raisons sous-jacentes avec un regard neuf, tel le bras de fer de Boris Eltsine et l’envoi des chars contre le parlement russe en 1993.

Enfin, car elles ont la force de l’actualité, les terribles images de la guerre en Irak, la seconde, l’actuelle, où l’on apprend qu’en 2007, 70% des soldats sur place étaient géré par l’entreprise privée de mercenaires Blackwater. La privatisation de toutes les ressources, les services publics et même des « missions régaliennes » des États pour en faire du business. Milton Friedman l’avait rêvée. L’Amérique de Bush, post-choc du 11 septembre 2001, l’a fait, avec la privatisation… de la guerre.

Malgré la dureté et la violence de certaines scènes puisées dans la réalité des chocs successifs, quelques bouffées d’optimisme parviennent à adoucir la fin du film. Tout d’abord, l’élection en novembre 2008 d’un « Chicago boy » d’un autre genre, celle du nouveau président américain, permise grâce à l’explosion de la bulle spéculative et de la crise financière et économique qui mécontente le pays puis frappe, par effet de domino, le reste du monde.

Puis, l’appel à la résistance sociale et collective de Naomi Klein et les mots de conclusion de Janine. Elle, que tout le monde traitait de folle et d’utopiste pour s’acharner à vouloir porter plainte contre le gouvernement américain. Après des décennies de combat administratif et juridique, elle a enfin obtenu gain de cause et fait reconnaître publiquement son préjudice : l’internement et les expérimentations abusives qu’elle a subis contre son gré. Sa résistance a fini par payer…

Sandrine Dionys

Le clip de « La stratégie du choc » de Naomi Klein 

Sandrine Dionys

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