Après sa présentation au Festival de Cannes en mai dernier, le film Timbuktu, qui raconte la résistance des habitants de Tombouctou face aux islamistes radicaux du groupe Ansar Dine, est sorti en salle mercredi 10 décembre. Une histoire qui trouve une résonance bien particulière dans le contexte actuel.

« Nous sommes inquiets parce que ce film associe encore l’islam au terrorisme », confie d’un ton désespéré un jeune couple de musulmans, à la fin de la projection de Timbuktu. Certes le film montre la réalité d’un Islam radical violent, celui des combattants du groupe Ansar Dine qui a pris le contrôle de Tombouctou à l’été 2012. Il semble que le réalisateur mauritanien, Abderrahmane Sissako, a tenu davantage à souligner l’opposition entre cette interprétation de la religion et un Islam traditionnel pacifiste et tolérant.

La force du film, c’est justement de parvenir à nous faire ressentir cette spiritualité, cette tranquillité qui semble régir la vie du désert depuis la nuit des temps, bien avant l’irruption soudaine des djihadistes. Kidane, l’éleveur de vaches, passe ses journées à rêver sous sa tente, allongé aux côtés de sa femme Satima et de leur fille Toya. Et s’il s’en va tuer Amadou le pêcheur, ce n’est pas en invoquant Allah, mais au nom d’un honneur bafoué après le meurtre de sa bête favorite. Ce qui ne l’empêche pas, fervent croyant, d’accepter sa condamnation à mort comme l’expression d’une sentence divine.

Les djihadistes face à leurs contradictions

timbuktuComme Kidane, les Tombouctiens opposent aux islamistes, pour la plupart étrangers à leur langue et indifférents à leur culture, une résistance touchante de courage et de dignité. Les jeux de balle sont considérés comme haram ? Qu’à cela ne tienne, les enfants vont mimer tout un match de football sans ballon. La musique est contraire aux préceptes de l’Islam : et si elle chante l’amour du Prophète ? Comment faire pour marier une fille si ni elle ni sa famille, ne sont consentantes ? Comment une marchande de poissons peut-elle continuer à travailler si toutes les femmes doivent porter des gants ?

Autant de situations qui mettent les extrémistes face à leurs contradictions. Ceux-ci prônent le dénuement total, tout en déambulant dans de gros pick-ups, sans pouvoir décrocher de leur téléphone. Ils se prétendent des musulmans irréprochables ; certains maîtrisent à peine la langue du Coran, d’autres se cachent pour fumer en plein mois de Ramadan.

Les dialogues récurrents entre l’imam de Tombouctou et le chef des combattants montrent bien la pauvreté et l’instrumentalisation de leur message religieux, dans le seul but d’instaurer la terreur et ainsi légitimer leur propre pouvoir. Ils auraient le droit de tuer, de marier de force, de pénétrer dans les mosquées baskets aux pieds et armes à la main, simplement parce qu’ils sont des « moudjahidines » — alors même que certains ne sont pas capables d’exprimer leur foi pour des clips de propagande.

Une autre vision de l’Islam

À l’heure où le traitement médiatique du phénomène de l’islam radical tend trop souvent à la diabolisation et la caricature hâtive, Timbuktu a le mérite de lui donner un visage humain, et rappelle que les premières victimes sont les populations locales, qu’elles soient maliennes, nigérianes ou syriennes.

Abderrahmane Sissako, comme le rappeur Abd Al Malik, dont le film Qu’Allah bénisse la France est également sorti ce mercredi — hasard du calendrier ? — n’ont pas attendu les atrocités de l’organisation État Islamique, ni le mouvement « Not in my Name », pour chanter « leur » Islam. Une croyance traditionnelle du Mali pour l’un, le soufisme marocain pour l’autre. Pour les deux, « une religion d’amour, de paix et d’honnêteté », comme le dira une jeune spectatrice au voile discret.

Les deux réalisateurs mettent en scène une certaine forme de résistance, que ce soit à l’extrémisme religieux ou à la misère et l’argent facile. Mais si les cris du Neuhof de Strasbourg trouvent parfois écho sur les toits de la cité millénaire de Tombouctou, la première histoire s’achève comme un conte de fées, la deuxième décrit un enfer qui dure toujours.

Thibault Bluy

httpv://youtu.be/dGO5_qNnz1M

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