FESTIVAL DE TORONTO. Présenté en avant-première mondiale ce dimanche 7 septembre 2014 au Festival international de cinéma de Toronto (Canada), Samba, quatrième long-métrage d’Eric Toledano et Olivier Nakache, réunit à l’affiche Omar Sy et Charlotte Gainsbourg dans une rencontre entre un travailleur sans-papiers et une salariée en arrêt. Rencontre avec deux hommes moins Intouchables qu’on ne le croît.

En Afrique, lorsqu’on fait les présentations, on commence toujours par la filiation de notre nom de famille. Alors, est-ce que les Toledano viennent de Tolède (Espagne) et les Nakache d’Algérie ? 

Eric Toledano : Toledano vient de Tolède, absolument, mais cela fait un certain nombre d’années. Cinq cent ans a peu près. Après il y a eu un détour par le Maroc.

Olivier Nakache : Nakache, ça vient d’Espagne mais ensuite, il y a eu un détour par l’Algérie.

Comment vous êtes vous rencontré et comment a démarré votre travail commun ?

E.T. : Nous deux ? Dans une colonie de vacances.

O. N. : Voila, comme dans Nos jours heureux (Ndlr : leur deuxième long-métrage sorti en 2005). On a commencé à écrire ce qu’on avait vécu, que ce soit dans nos courts-métrages ou nos longs-métrages. Nos films sont généralement assez réalistes. Et c’est dans une colonie de vacances que tout a commencé.

E.T. : On avait dix-huit ans et on était moniteurs, mais pas dans le même groupe. L’un a entendu que l’autre aimait le cinéma donc il y a eu un rapprochement et on a décidé de se mettre à écrire des courts-métrages. On en a fait, ils n’ont pas marché et on les a analysé. Et puis il y en a un qui a été déclencheur en 1999, Les petits souliers, dans lequel jouaient Jamel Debbouze, Gad Elmaleh, Roschdy Zem et Atmen Kelif. C’était l’histoire de pères Noël d’Afrique du Nord qui ne fêtaient pas Noël mais qui allaient offrir des cadeaux chez les gens. C’était une histoire qu’on avait vécu. Le film était un peu une comédie sociale, il a reçu pas mal de récompenses (Ndlr : dont le Prix du Public du Festival du court-métrage d’humour de Meudon) et nous a permis d’émerger dans la sphère cinématographique française.

httpv://youtu.be/1vEbM2EBPEQ

Votre film Samba met en avant un casting africain malheureusement peu connu du grand public comme l’acteur burkinabè Issaka Sawadogo, l’actrice et mannequin éthiopienne Liya Kebele ainsi qu’un acteur non-professionnel sénégalais, Youngar Fall. Comment les avez-vous choisi ?

E.T. : Pour jouer l’oncle d’Omar Sy, on a d’abord rencontré Youssouf Djaoro (Ndlr Acteur des films Daratt et Un homme qui crie du réalisateur tchadien Mahamat-Saleh Haroun) et de grands acteurs africains mais notre problème, c’est que notre personnage était censé avoir vécu vingt-cinq ans en France. Comme le disait Issaka Sawadogo, le jeu africain est un peu plus « chantant », et cela aurait sonné moins juste dans un film plus réaliste français. Nous avons donc organisé un casting sauvage et Youngar Fall s’est fait brancher dans la rue par notre directrice de casting alors que c’était son premier jour de retraite. Il avait terminé le vendredi et le lundi, une dame le croise et lui dit « Excusez-moi, vous avez un physique incroyable, est-ce que vous accepteriez de passer un casting ?« . Nous, dès qu’on l’a vu, on s’est dit « Prions qu’il sache jouer » parce qu’il a un physique incroyable. Même Omar Sy était troublé parce qu’il est sénégalais et peul comme lui. Son jeu n’était pas d’emblée là mais il avait une vraie émotion, donc quelqu’un l’a aidé à travailler. Puis il est venu sur le plateau, trois semaines avant son premier plan, pour regarder comment se passait le tournage et s’imprégner de ce que c’est que de refaire des prises. Youngar, c’est une vraie découverte.

O. N. : Avec Issaka Sawadogo, ça a été beaucoup plus rapide car la directrice de casting Gigi Akoka nous a dit « Je viens de faire un film avec un Jonas (Ndlr : le personnage qu’il interprète dans Samba) potentiel« . On avait aussi vu un film belge sur les sans-papiers (Ndlr : L’Envahisseur de Nicolas Provost) dans lequel il tenait le rôle principal et on s’est dit qu’il ferait un Jonas magnifique. 

E.T. : Il a fait carrière en Norvège et au Burkina Faso, a joué des pièces en norvégien… On a compris en une minute que c’était lui. Comme Omar Sy devait prendre un accent durant tout le film, il fallait l’entourer de gens qui avaient des vrais accents. Youngar et Issaka donnaient de la crédibilité à son « africanité » car il ne faut pas oublier qu’Omar est né  à Trappes (78) et qu’il ne connaît l’Afrique que par le fait d’avoir grandi dans une famille africaine et être allé plusieurs fois au Sénégal. Ce n’est pas pareil. Il a dû composer.

O. N. : Pour Liya Kebele (Ndlr : qui interprète le rôle de Gracieuse), cela a été également compliqué. Il fallait que l’actrice soit jolie mais en même temps réaliste, pas trop mannequin…

E.T. : Elle correspondait physiquement au rôle mais elle est tellement belle et tellement mannequin qu’on l’a complètement transformée grâce à la costumière Isabelle Pannetier avec une perruque et des vêtements. Comme elle habite à New York, il était compliqué de la faire venir pour si peu mais le hasard a frappé à notre porte. Nous avons fait une projection légendaire – pour nous – au Lincoln Center de New York devant 2000 personnes et elle était dans la salle. Donc quand nous l’avons contactée pour le film elle a dit « Je peux venir à Paris les rencontrer« . Le gain d’Intouchables a donc encore frappé.

Omar Sy tient à nouveau le rôle principal. Pensez-vous tourner tous vos films avec lui ?

O.N.: Je ne sais pas mais il pourrait. On est tellement inspiré par lui et ça marche tellement bien entre nous depuis notre premier film… (Ndrl : le court-métrage Ces jours heureux en 2001) Dans Nos jours heureux (2006), il avait un second rôle. Dans Tellement proches (2009), il prenait du grade…

E.T. : … en changeant à chaque fois.

O.N. : Oui, parce qu’il a la possibilité de raconter plein d’histoires : Intouchables, Samba

E.T. : Mais j’ajouterai : si l’Amérique ne nous le vole pas !

O. N. : Parce qu’on va le voir en 3D, en 4D…

E.T. : Attention ! Il a fait un X-Men, un Jurassic Park, il va faire un film avec Bradley Cooper (Adam Jones de John Wells)… On veut bien le garder mais il faut que la France protège ses ouailles.

Justement, avec le recul, comment expliquez-vous le succès d’Intouchables ?

E.T. : Je pourrai peut-être dire aujourd’hui – c’est vraiment le temps qui permet ça – que le message du film, qui est quand même sur le vivre-ensemble, la réconciliation et le fait que des gens différents s’entendent, avait besoin d’un relais. Ce n’est pas possible que tant de gens aillent voir ce film si à un moment-donné, ils ne s’intéressent pas au sujet. Évidemment, les acteurs sont super, l’histoire est incroyable parce que vraie, le duo Cluzet/Sy fonctionne, mais ce que le film raconte a fait du bien car la France est un peu tendue, il ne faut pas se le cacher. Et c’est de plus en plus le cas : les discours racistes se sont normalisés, la parole s’est un peu libérée… Je pense qu’il y a une minorité agissante et une majorité silencieuse. Cette majorité est un peu statique mais quand tu lui envoies un signal, elle vient. Il y a parfois un timing parfait entre les gens et un film. Voilà ce que j’ai ressenti et que j’ai envie de mettre en avant. Quelque chose s’est aussi passé autour de la maladie, la banlieue – le film a d’ailleurs été tourné à Bondy (93), à la Noue Caille. On a tout eu sur ce film ! Même une phrase de Jean-Marie Le Pen qui ne souscrivait pas que la France ressemble à ce « pauvre » handicapé qui a besoin d’un Noir pour le pousser… On a eu des réactions américaines, Obama qui a demandé une projection à la Maison Blanche. Steven Spielberg à qui nous avons timidement serré la main aux Golden Globes et nous a demandé « Qui êtes-vous ?« , on lui a répondu « Intouchables » et il nous a dit « Je l’ai vu quatre fois« …

httpv://youtu.be/cXu2MhWYUuE

Comment êtes-vous passé d’un film grand public à un film plus « politique » sur les sans-papiers ?

O.N. : On ne s’est pas vraiment posé la question. On s’est dit « Qu’est ce qu’on a a envie de faire ? » et la réponse était « Poursuivre avec Omar et parler de ça« . Lui aussi avait envie de tester autre chose dans son jeu d’acteur, incarner un personnage plus éloigné de lui, donc on voulait lui faire jouer ce rôle d’un Sénégalais en France depuis dix ans. On avait aussi envie de parler du monde du travail par le biais de Charlotte Gainsbourg et de mélanger la comédie et le drame.

E.T. : Dans Samba, Omar Sy fait une multitude de boulots  : sur des échafaudages,  dans un centre de tri d’ordures, au fond d’une cuisine… Cela donne une autre vision que cette parole de haine qui désigne le clandestin comme ne venant que profiter. Il y a des mecs qui bossent et qui font certains boulots, parfois plus durs que d’autres, dans des conditions moins réglementées. Mais comme les politiques ont monopolisé ce sujet, dès qu’on en parle, on dirait de la politique. Alors que c’est une réalité.

O.N : Entre nous, on parle souvent de cette image des mecs en tablier avec des sabots qui fument des clopes à la sortie des restaurants. C’est comme ça qu’on démarre nos films : on a une image en tête et après, on se demande ce qu’on pourrait raconter, sur cette trajectoire de quelqu’un qui vient ici et qui envoie de l’argent là-bas.

E.T. : François Cluzet avait bien défini notre travail : « Ils ont abandonné les héros d’hier pour les héros d’aujourd’hui« . Le héros d’aujourd’hui, c’est peut-être davantage celui qui décide de quitter son pays pour subvenir à ses besoins que le mec parfait qui est James Bond. C’était le cas dans Intouchables. Le héros était peut-être celui qui allait aider l’autre et s’occuper de lui. On ne voit pas Samba de façon politique mais empirique. Comme dit Olivier, il y a une réalité du monde du travail et une réalité de vie. Et c’est ça la vocation du cinéma : nous faire vivre toutes les vies qu’on n’a pas vécues. Qu’est ce qui me serait arrivé si j’étais né de l’autre côté de la Méditerranée ? Est-ce que j’aurai pris un bateau ? Quand je regarde la télévision et que je vois ces hommes qui essaient de passer à Lampedusa, je me pose toujours la question : « Dans quel état psychique est-on pour prendre le risque de mourir afin de trouver un job ? » Cela nous interroge et c’est un problème qu’on ne peut éviter aujourd’hui. L’Italie, l’Angleterre, Calais… C’est le village mondial, c’est la mondialisation, c’est l’Histoire qui s’écrit.

Quel a été votre travail de recherche sur la condition, en France, des sans-papiers ?

O.N. : Déjà, il y a le livre Samba pour la France de Delphine Coulin qui nous a donné une bonne base car elle a été bénévole à la Cimade (Ndrl : Comité Inter-Mouvements Auprès Des Évacués, fondé en 1939, qui s’occupe aujourd’hui des migrants, des réfugiés et des demandeurs d’asile) et son livre est réaliste et plein de vérités. Ensuite, durant toute la période d’écriture, nous avons fait notre travail d’enquête et nous sommes allé à la Cimade pendant des journées entières, derrière des bénévoles, dans des centres de rétention, au Tribunal administratif, pour s’imprégner de choses réalistes et ne pas être faux en les racontant.

E.T. : Nous avons demandé à visiter le centre de rétention administratif de Vincennes et cela nous a été accordé deux fois. C’est vrai qu’à la base, on ne sait pas ce que c’est. Une prison ?  Nous avons suivi la procédure d’un homme qui se fait attraper : Tribunal administratif, juge des libertés des droits, mise en place de la procédure… A chaque étape,nous avons rencontré des gens et discuté avec eux, même avec des policiers. Nous n’avons pas été dans une vision partisane ou orientée des choses parce que nous essayons de prendre une photographie d’une situation avec légèreté, en essayant de faire rire les gens même si ce n’est pas facile. Si nous créons un débat, nous serons arrivé au bout de la chose. Dans certaines villes, les bénévoles nous ont dit que la réalité est plus dure que ça mais le problème est plus vaste que le film, il est majeur.

Du film Qu’est ce qu’on a fait au bon Dieu de Philippe de Chauveron à Mommy de Xavier Dolan, un mot est souvent employé pour se moquer d’un Noir : « Kirikou ». Dans Samba, Tahar Rahim ne déroge pas à la règle et l’emploie à l’attention de Youngar Fall lors d’une fête. Pourquoi ?

O.N. : C’est une vanne.

E.T. : Nous on l’a pris juste par rapport à la figure du griot. C’est dans la bouche de Tahar Rahim qui dit : « Il a plombé l’ambiance Kirikou« . C’est pour la vanne.

O.N. : On a d’ailleurs dû le traduire en anglais.

E.T. : Il était impossible de la traduire parce que « Kirikou » est une vanne très franco-française, méconnue en Amérique. Dans la culture américaine, Morgan Freeman fait beaucoup de voix-off donc on l’a traduit par « Il a bien plombé l’histoire Morgan Freeman ? – Moi je préfère Brad Pitt« .

Pensez-vous qu’avec la gauche au pouvoir, la question du vivre-ensemble s’améliore ?

O.N. : Gauche ou pas gauche, la thématique du « vivre ensemble » n’est pas en forme.

E.T. : Je suis d’accord. Cela n’a rien à voir avec un parti au pouvoir. Est-ce parce que la crise économique crée des crispations et des méfiances des uns envers les autres ? Honnêtement, sur fond de l’hystérie qui s’est récemment emparée des réseaux sociaux, on ne s’attendait pas à sortir Samba dans une période pareille. Et puis, il y a une instabilité politique. Un ministre est resté neuf jours au gouvernement. C’est le ministre qui est resté le moins longtemps de toute l’Histoire de la Ve République parce qu’il était Secrétaire d’État à l’économie mais n’avait jamais payé d’impôts ! Il a dû démissionner. Le film sortira donc dans ce contexte d’instabilité politique généralisée. Ceci dit, cela fait partie de l’alchimie cinématographique que de décider d’une date longtemps en avance sans savoir dans quel état sera le monde à ce moment-là. Peut-être que les gens n’auront pas envie d’aller au cinéma, peut-être qu’ils auront envie, peut-être que cela leur fera du bien ou que ce ne sera pas du tout le moment… Avec Intouchables, il y avait une convergence d’intérêt mais avec Samba, on ne sait pas du tout.

O.N : En tout cas, notre film se veut porteur d’un peu plus de lumière sur ce fameux « vivre-ensemble ».

E.T. : On essaie de le faire sans trop se prendre au sérieux. C’est un peu l’idée de mélanger tous les genres au cinéma. On peut le définir comme une comédie dramatique ou comme une comédie amoureuse entre Charlotte Gainsbourg et Omar Sy. L’idée de ne pas le classer trop facilement lui donne peut-être plus de nuances et de singularité qu’un film qu’on mettrait dans un genre précis. Et ça nous plaît.

Propos recueillis par Claire Diao, à Toronto, septembre 2014

Samba d’Eric Toledano et Olivier Nakache – France – 2014 – 1h59 – avec Omar Sy, Charlotte Gainsbourg, Youngar Fall, Tahar Rahim, Issaka Sawagodo… Sortie nattionale le 15 octobre 2014

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