Antoine Baptiste est en retard. Il entend au loin les accords des cuivres et pourtant il prend le temps de négocier avec le chauffeur de taxi. L’argent se fait rare et il n’aurait raté ça pour rien au monde. La première parade de rue depuis trois mois. La première depuis que l’ouragan Katrina a dévasté la Nouvelle-Orléans en août 2004. Son trombone en bandoulière, Antoine rattrape les musiciens et sillonne les rues de Treme. Les habitants de ce quartier majoritairement noirs sortent de chez eux, prennent une bière au marchand du coin et défilent aux cotés de la fanfare. Pour beaucoup cette fête de rue est l’occasion d’oublier les galères quotidiennes. La moitié de la ville ayant été submergée, la population compte encore les disparus et commence à chiffrer les dégâts occasionnés. C’est dans ce cadre urbain dévasté que le créateur du célèbrissime The Wire, David Simon, a décidé de planter sa nouvelle série.

Mais Treme de HBO, est-ce vraiment une série ? Contrairement à ces contemporaines, Treme prend son temps. Chaque épisode n’est pas dédié à la résolution d’un crime ou à un retournement de situation tonitruant. A travers la vie d’une dizaine de personnages hauts en couleur, le show nous plonge  dans une réalité si profonde qu’on se demande où s’arrête la fiction et où commence le documentaire. Car Treme est certainement une des séries les mieux documentées des dix dernières années. Lors d’une conférence dans les locaux de la Columbia University à Paris, j’ai pu discuter avec Lolis Eric Elie, un des producteurs associés à la série. Ce journaliste et auteur, originaire de Louisiane m’a confirmé que les habitants tiraient une grande fierté de la série tant elle reflétait leur quotidien post-Katrina.

Avec Treme, HBO nous propose de suivre non seulement une bande de musiciens, mais aussi des avocats, cuisiniers, hommes d’affaires sans oublier le sautillant DJ Davis. Ces personnages vivent au rythme de la Nouvelles-Orléans, cette ville si particulière à la culture unique. D’apparence chaotique, l’organisation de la série ne fait que suivre les errements, collisions et retrouvailles de ces identités bien marquées. Parmi les personnages, tous n’ont pas été touchés de la même manière par l’ouragan. Cependant, ce dernier est dorénavant omniprésent dans leur vie. Alors que l’administration Bush et les bureaucrates entendent profiter de l’occasion pour moderniser, déghettoïser la ville, les habitants luttent chacun à leur manière, criant au vent leur amour pour cette ville qui le leur rend si mal.

Delmond Lambreaux est à ce titre le personnage le plus intéressant. Ce jeune trompettiste est le fils d’un des piliers de la tradition de la Nouvelle-Orléans, Chef Lambreaux. Après l’ouragan, il a pourtant fui la ville pour démarrer une carrière prometteuse de jazzman moderne à New York. Mais alors que son père se réinstalle dans sa ville natale, il est pris au piège d’un succès qui l’éloigne de plus en plus de ses racines, le jazz et la tradition de la Nouvelle-Orléans.  Entre amour et haine, Delmond devra régler ses comptes avec lui-même avant de remettre les pieds dans la ville dévastée.

Comme The Wire, Treme ne recule pas devant les sujets difficiles. Une avocate enquête sur les zones d’ombre qui entourent certaines disparitions impliquant la police municipale. Un jeune entrepreneur aux dents longues débarque du Texas pour essayer de tirer son épingle du jeu des projets de reconstruction. Ces derniers sont un bon prétexte pour les autorités qui en profitent pour détruire des HLM n’ayant pas vu une seule goutte d’eau lors de la tempête.

Sur fond d’une musique jazz exceptionnelle, cette série vous plongera au cœur de la Nouvelle-Orléans post-Katrina et de ses multiples contradictions. Avec en prime, dans la version originale, l’accent des habitants Afro-américains, l’un des ingrédients essentiels du caractère unique de cette série.

Rémi Hattinguais

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