Originale, cette comédie l’est en effet, car obviant la tradition de mise en scène d’une pièce unique, Madame Tsaï a opté pour la présentation d’une triade en enchâssant trois pièces de Marivaux (1688-1763) : L’île des esclaves, L’île de la raison et La colonie, le tout joué en l’espace de deux heures par une troupe de dix comédiens. Les œuvres ont été évidemment choisies pour leurs points de concordance;  il y a un effet de miroir et d’écho, une thématique commune aux trois qui permet de légitimer leur juxtaposition. Il faut bien l’avouer, le défi que s’était lancée madame Tsaï est plutôt bien relevé et ce, pour plusieurs raisons. Ce qui fait l’intérêt de cette triade comique, c’est tout d’abord sa problématique toujours d’actualité : celle de la difficulté à vivre ensemble à cause de nos différences. Différence de statut social, de genre (rapport homme-femme), dissemblance entre peuples civilisés et créatures sauvages.

La première comédie traite de la relation tendue, inégalitaire, entre un maître, Iphicrate, et Arlequin, son valet, naufragés dans une île gouvernée par des esclaves révoltés où l’inversion des rôles est de règle. De l’autre côté de l’îlot, a échoué également un couple de femmes : Euphrosine et sa suivante Cléanthis. Le renversement des fonctions, l’obligation imposée à chacun de se mette à la place de l’autre, que le riche devienne pauvre, que le maltraité devienne l’oppresseur sont censés faire prendre conscience à chacun de ses travers et lui permettre de s’amender. Cette première pièce est donc une sorte de « Vis ma vie ». Mais Gilberte Tsaï ne fait ici qu’emprunter à Marivaux sans réussir à produire une comédie qui se singularise vraiment du modèle initial.

Sa mise en scène reste somme toute très classique, banale même, avec un Arlequin gouailleur mais qui n’arrive pas à convaincre parce que sa gestuelle manque de spontanéité, parce que le comédien n’entre pas vraiment dans son personnage. Le maître Iphicrate a un jeu trop efféminé peut-être et la maîtresse me semble caricaturée maladroitement. Bref, les personnages, les situations sont trop stéréotypés et à l’achèvement de cette partie, on se dit que le metteur en scène n’apporte aucune « valeur ajoutée » à la pièce de Marivaux. A ce stade, ce qui est le plus réussi, c’est probablement la scénographie simple mais efficace, illustrée par un décor épuré qui imite le réel : forte luminosité, sable, gros rochers gris et fond sonore rappelant le bruit des vagues qui caressent le rivage. On adore. Le spectateur se croit vraiment perdu sur une île et la musicalité des vagues renforce cette impression.

La seconde pièce est très différente des deux qui l’encadrent. Elle est de loin, selon moi, la meilleure à cause de sa poésie et de sa dimension onirique plus prégnante. Lumière tamisée et barreaux d’une cellule en fondent le décor. C’est une sorte de théâtre de poupées. Gilberte Tsaï nous introduit dans une contrée fantastique peuplée de géants où a échoué un groupe de personnes devenues lilliputiens à la suite de leur naufrage. Plusieurs paramètres consacrent le charme et l’attrait de la pièce : tout d’abord, le recours à des marionnettes pour tenir le rôle des lilliputiens – certains comédiens font donc office de montreurs, remarquablement d’ailleurs, tandis que les autres jouent le rôle des indigènes de l’île -. Ensuite, l’addition de « styles » différents : d’une part, il y a l’inspiration très « asiatique » manifeste notamment dans le costume des insulaires qui donne au spectateur l’agréable impression d’être en Chine après avoir quitté sa plage de sable blanc.

D’ autre part, il y a  l’usage du vieux français par le Gascon Fontignac, par exemple, dont les «  Morgué ! » et « Oui-da » nous ramènent dans une France du XVIIe siècle. Puis, le talent des manipulateurs de marionnettes qui ne se contentent pas de les diriger mais poussent aussi la chansonnette. Enfin, l’intrigue elle-même : ce sont les travers de ces naufragés (vantardise, flagornerie, mensonge ou encore coquetterie) qui expliquent leur petite stature. Elle est, en somme, proportionnelle à leur petitesse morale. Pour retrouver une taille normale, il leur faudra donc reconnaître tous leurs défauts. Et cette métamorphose va se faire sous les yeux du spectateur même si je ne vous révèle pas la façon dont Gilberte Tsaï s’y prend. En tout cas, c’est très simple mais vraiment bien trouvé.

Le thème de la dernière pièce en fait la plus drôle, la plus contemporaine et la plus accessible ou, disons-le autrement, la moins abstraite de ce triptyque. Contemporaine, en effet, parce qu’elle développe le problème des relations hommes-femmes, de la place de chacun des deux sexes dans la société. Cette comédie très féministe, publiée par Marivaux en 1750, est incontestablement la plus d’actualité dans notre société où la parité est plus théorique qu’effective. Le public, hilare, se prend au jeu et rit à gorge déployée devant ces femmes qui ont décidé de prendre le pouvoir. Drôle, la pièce l’est effectivement, en opposant deux catégories de féministes que je qualifierais respectivement de « pures et dures » et de « modérées ». Selon les premières, les femmes doivent dorénavant être le plus moche possible : Fini la coquetterie, les beaux vêtements et les longues heures passées devant leur « miroir, oh beau miroir ». Elles ne veulent plus être des bibelots de salon, fragiles, soumises et sont déterminées à faire la guerre et traiter politique comme leurs hommes qui évidemment ne les prennent guère au sérieux. Les secondes, estiment, elles, que la parité hommes-femmes n’exclut pas la coquetterie. Qu’on se le dise : les précurseurs des « Chiennes de garde » et autre « Ni putes, ni soumises » sont chez Marivaux !

Bref, si vous voulez remonter le temps et voyager en Grèce, en Asie, en France sans passer par une agence de voyages, vous rappeler les plages de sable fin ou assister à une révolution féministe,  vous pouvez dès maintenant réserver vos places au Nouveau Théâtre de Montreuil. La pièce de Gilberte Tsaï est fort réussie.

Gaëlle Matoiri

Le jeu de l’île dans une mise en scène par Gilberte Tsaï, du 28/02/11 au 15/03/11.

Nouveau Théâtre de Montreuil : 10, Place Jean Jaurès – 93100 Montreuil – M° Mairie de Montreuil

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