L’entrée de l’exposition Nos Batailles se mérite : il faut remonter la rue de l’Escaut à deux reprises avant de la repérer. À l’intérieur, les œuvres de Narjisse (connue sous le pseudo Narkissas), Adja et Sally racontent des batailles collectives, mais toujours sous un regard singulier. « Pour moi, mon carnet de croquis, c’est comme un journal intime », raconte Sally, les yeux posés sur l’un de ses dessins
En face d’elle, un petit bout de sa vie est accroché au mur : un croquis d’Assa Traoré et Camélia Jordana, réalisé lors du rassemblement contre les violences policières, le 2 juin 2020. Les deux militantes y apparaissent en héroïnes, allure fière, poing levé. « Les femmes ont toujours été là dans les luttes, mais souvent effacées. Les représenter en grand, dans l’espace urbain, c’est une façon de reprendre notre place et le contrôle du récit », revendique l’artiste plasticienne. Sa mission ? Rendre visible les batailles silencieuses des figures marginalisées dans l’espace public.
« La photo, c’est une manière de lutter »
Un combat partagé par Adja, photographe engagée. Elle, c’est par l’image qu’elle raconte l’invisible. « La photo, c’est une manière de lutter, de transmettre et de documenter ce qu’on ne voit pas pour montrer la réalité qu’on cache ou qu’on déforme. » Sur l’un des clichés exposés, elle montre des étudiants expulsés après avoir occupé la cour de la Sorbonne.
« Le fait de capturer une photo, ça laisse une trace dans l’histoire. Beaucoup ont déjà oublié ce qu’il s’est passé, que ce soit pour Nahel ou Adama », détaille-t-elle. Sally acquiesce, comme Adja, elle voit dans l’art une manière de se remémorer. « Quand on était petits, on apprenait l’histoire avec des tableaux. Moi, j’essaye de faire pareil avec mes propres images, mes propres épreuves », explique-t-elle.
La lutte par l’art
Derrière ces épreuves, il y a aussi une invitation à entrer dans l’intime. Pour Narjisse, la lutte fait partie du quotidien. Dans l’un de ses dessins, elle se met en scène en train de se maquiller, sauf que le concealer laisse place au camouflage militaire. Une « morning routine » devenue une préparation au monde qu’elle n’a pas choisi. « Les gens se disent : “Mais quel est donc le fruit de toute cette colère ?” Et je leur réponds : c’est le fruit de celles et ceux qu’on oblige à se battre pour vivre dignement », reprend-t-elle en désignant ses créations.
L’image, c’est réellement une manière d’éduquer le regard et de le tourner vers des gens qu’on ne regarde pas forcément
Le maquillage fait partie de ces scènes du quotidien que l’on retrouve dans ses dessins, chacun renvoyant à une lutte bien réelle. « Chaque dessin a une histoire, mais comme c’est ma vie, finalement, tout se répond », poursuit-elle. Sa façon d’illustrer sa vie et ses choix rejoint la vision de Sally, qui affirme : « On a souvent des lignes toutes tracées. Le fait de vouloir tracer sa propre courbe, c’est déjà une bataille. J’aimerais encourager les gens à faire. »
Que ce soit à travers la photo, le dessin ou l’illustration, les combats que mènent Narjisse, Adja et Sally restent avant tout des parcours personnels, qu’elles choisissent pourtant de relier au collectif, avec l’envie de transmettre par l’art. « L’image, c’est réellement une manière d’éduquer le regard et de le tourner vers des gens qu’on ne regarde pas forcément. », conclut Sally.
Jade Maurinier