Au départ, deux phrases. La première, adressée par une grand-mère qui garde toujours le souvenir de l’Occupation : « Attache tes cheveux sinon tu ressembles à une juive. » La deuxième, par une amie alors qu’elle cherchait à éviter le dîner rituel de Pessah, la Pâque juive : « Si tu vas dîner seule au lieu d’être avec nous, tu n’es pas vraiment juive ».

Ces deux remarques ont conduit Cloé Korman à une remise en question de son identité et à la décision méditée de refuser toute assignation à résidence culturelle ou religieuse. « Il me semble indispensable de défendre un judaïsme athée, intellectuel, un judaïsme qui assume son caractère mélangé aux autres cultures », écrit-elle. Romancière et essayiste, elle est l’auteure des Hommes-couleurs, prix du livre Inter 2010, des Saisons de Louveplaine, et donc du tout nouveau Tu ressembles à une juive, un texte court, dense et argumenté.

Fille d’un père dont l’histoire personnelle fut marquée par la Shoah, militant et avocat au sein de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme, la Licra, elle-même professeur de français dans un collège de Bobigny, Cloé Korman trouve dans son parcours personnel la force d’écrire un livre qui est un conte sur l’antiracisme.

Il y a de la colère maîtrisée dans ce manifeste adressé à la France qui s’en prend à l’hypocrisie collective qu’elle décèle dans la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Un lieu lui revient à l’esprit : le camp de Drancy, là où les Juifs étaient enfermés avant de partir pour Auschwitz-Birkenau, avec la complicité de l’administration et de la police française.

Comme un étau entre ses origines et son quotidien, entre hier et aujourd’hui

Elle rappelle que François Hollande a été le premier président à s’y recueillir en 2012 et écrit : « Là, au milieu des tours d’habitation les plus pauvres de l’Île-de-France, dont les habitants sont presque exclusivement issus des minorités dites visibles, minorités noires et arabo-berbères, se trouve la cité du crime de l’État français. (…) La coïncidence présente entre ce lieu de mémoire des crimes antisémites et les lieux de relégation de la France pauvre me plonge dans le malaise.»

La romancière semble prise dans un étau entre ses origines et ce qu’elle vit au quotidien. Il y a d’un côté la communauté juive de France, parfois instrumentalisée  par un camp contre l’autre, et ce qu’elle vit au quotidien en Seine-Saint-Denis, non loin de Drancy. Tout se passe comme si ce constituait la variable d’ajustement d’une identité nationale fracturée, dans une atmosphère où les mots perdent leur sens, un lieu dont les souffrances et les mémoires, grandes comme des armes, font l’objet de ce manifeste.

« Mais j’estime que les crimes dont mes grands-parents ont été les témoins et les victimes se perpétuent à travers certains discours et certains silences, à travers certains faits et certains inerties : ainsi de l’indifférence et de l’égoïsme qui ont causé la mort en Méditerranée, entre 2014 et aujourd’hui, de plus de 30 000  personnes qui n’ont pas pu trouver de refuge, contrairement à mes grands-parents accueillis en Suisse (très difficilement,  mais accueillis quand même) en 1942 ».

Racisme et antisémitisme : pourquoi en faire deux combats distincts ?

Dans ce livre captivant, d’une fluidité tout à fait remarquable, très harmonieux, elle articule avec précision les questions de l’antisémitisme, du racisme et de l’intolérance en général. Pour elle, dans la société française contemporaine, il existe un traitement différencié entre l’antisémitisme et les autres formes de racisme, ce qu’elle juge regrettable.

Pour Cloé Korman, le racisme et l’antisémitisme relèvent d’un même combat : « La division entre la lutte antiraciste et la lutte contre l’antisémitisme est globalement une source de conflit lancinant, pervers, que certains groupes politiques font jouer l’une contre l’autre alors que ces haines sont issues de la même structure de pensée et qu’elles soutiennent les mêmes intérêts – elles s’engendrent l’une l’autre, et coïncident au travers d’individus et d’organisations pourtant bien connus », lequel serait particulièrement néfaste et servirait les intérêts politiques de l’extrême-droite.

Pardon de citer un peu longuement mais il y a des vérités bonnes à dire et à redire et Cloé Korman les formule avec une justesse et une force frappante : « Le fait de séparer les victimes du racisme, de continuer les logiques racistes et antisémites comme différentes et d’alimenter la haine entre minorités qui en sont victimes est un dispositif aussi redoutable que grossier. Il crée de l’animosité entre ceux qui se demandent quel groupe, quelle minorité seraient mieux représentés, mieux protégés ».

Kab NIANG

  • Tu ressembles à une juive, Seuil, janvier 2020, 108 pages, 12 euros

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