Assis au balcon, je regardais le soleil se coucher sur la ville parce que le confinement rend homosexuel, un synonyme de poète en langue bondynoise. Une journée de plus en moins dirait les anciens. Une année à rajouter au compteur surtout : aujourd’hui je viens d’avoir quarante ans. « 40 ans, quarantaine » pensais-je. Me voila rassuré : pas de femme, pas de CDI mais je suis toujours rigolo…

Les fenêtres des voisins étaient presque toutes ouvertes parce que l’air était bon et le ciel d’une belle couleur mandarine. Je m’attendais comme chaque soir depuis 10 jours à entendre l’appel à la prière sortir des radios des cuisines, l’heure de la rupture du jeûne approchait.

Surprise : deux trois notes de guitare s’échappant du balcon à ma droite, la langue des ancêtres psalmodiant les peines de l’exil à gauche et un fond de flûte de berger qui prend aux tripes, perdu quelque part au quatrième étage.

Idir… La voix et les notes de mon enfance,  celles de mes chères montagnes, de mon Algérie mille fois chérie que je n’ai pas vue depuis 7 ans. Pourquoi écoutait-on du Idir ?  Je suis le seul Kabyle de l’immeuble, celui chez qui on vient sonner pour demander un tire bouchon quand le collègue de la capitale traverse le périphérique avec une bonne bouteille de rouge.

C’est docteur Google, oracle de Delphes du XXIe siècle, qui  me donna la réponse. Idir le chanteur était mort. Le jour de mes 40 ans. Curieuse coïncidence…

Une langue interdite

Comme tous les Algériens, je lui dois beaucoup. Un peu plus même : si je m’appelle Idir, c’est en son honneur.

Je suis né trois ans après que mes parents aient débarqué en France. Un déracinement en grande profondeur. Ils étaient les derniers maillons d’une lignée d’ancêtres tous nés en Algérie, depuis au moins 10.000 ans. Les signes géométriques ancestrales dessinés sur les poteries de ma grand-mère étaient les mêmes que ceux retrouvés sur les peintures préhistoriques du Tassili.

La langue et la culture berbère étaient en danger de mort quand Idir, un fils de berger, chanta pour la première fois sur les ondes d’une radio d’Alger

En 1980, la terre des ancêtres avait carrément vrillé. Grand-père était tombé au champ d’honneur pour une Algérie qui interdisait à ses enfants de parler sa langue à la récré. Le président Boumédiène, dont les parents étaient Kabyles, avaient ancré le pays sur la voie du panarabisme, et ses successeurs lui ont emboité le pas. Comme si les Algériens avaient arraché leur liberté dans le désert d’Arabie et non dans les montagnes de Kabylie ou des Aurès.

La langue et la culture berbère étaient en danger de mort quand Idir, un fils de berger, chanta pour la première fois sur les ondes d’une radio d’Alger, dans ce « dialecte » honni par une dictature qui voulait la cantonner à un simple folklore pour touristes. Une comptine que les femmes chantent l’hiver à la veillée pour endormir les enfants, avant même, peut-être, que les Romains mettent les pieds en Afrique. L’âme millénaire d’un pays sublimée par les accords modernes d’une guitare que ce musicien maniait d’une main d’orfèvre.

Un tube mondial

« A vava inouva », le premier tube planétaire à franchir les frontières de l’Algérie indépendante, était chanté dans la langue interdite de mes ancêtres. L’Histoire avec un grand H continuait donc après l’indépendance. Qu’un empire ou un pouvoir central tente d’imposer sa loi en Algérie et les Kabyles lui disent merde. Systématiquement. Du haut de nos montagnes, 40 siècles de résistance nous contemplent.

La musique d’Idir, sublime, qui pouvait remuer autant le cœur d’un Inuit que d’un Californien, faisait honneur à l’Algérie toute entière. Pas étonnant que mes parents m’aient appelé Idir, celui d’une icône et un prénom parfait pour un enfant né dans une culture menacée. Idir signifie « il vivra » en berbère.

Les Berbères sont devenus au cours des millénaires un peuple monde.

Idir m’a donné son prénom et il m’a poursuivi toute ma vie. « Tu t’appelles Idir comme le chanteur ? ». Cette phrase,  je l’ai entendue des milliers de fois et avec une immense fierté. Surtout qu’au fil des ans, les compositions d’Idir célébraient la diversité culturelle dans toute sa splendeur. Idéal pour bibi qui grandissait dans une France Black, Blanc, Beur que je continue de chérir.

Un champion de la diversité

Je me reconnaissais pleinement dans ses duos à la cornemuse avec des chanteurs celtes, arabes, maliens ou français. Je pensais qu’il avait tout compris à l’âme de notre peuple. Irréductibles résistants, ayant combattu tous les empires de la Terre où peu s’en faut, toujours vaincus, jamais soumis, ayant épousé toutes les religions du Dieu unique. Les Berbères sont devenus au cours des millénaires un peuple monde.

Ma grand-mère était rousse safran, mon oncle noir comme le Congo à minuit, les nazis nous avaient classé race aryenne à cause des yeux bleus et de la blondeur de mes cousines.  Ils ont dû se dire que la flatterie ne marchait pas avec tout le monde, quand ils nous ont vus débarquer en Provence pour leur mettre la pâtée.

Revenons à nos sangliers. Aujourd’hui le Tamazight est une langue officielle en Algérie et le nouvel an berbère jour férié. Grâce à Idir et à tant d’autres. 40 ans jour pour jour après m’avoir donné son prénom, la mort de ce grand chanteur me bouleverse.

Repose en paix « mis Tmult » qui désigne un enfant de Kabylie dans le langage courant de notre région. Traduit littéralement, l’expression est parfaite pour Idir, car il était avant tout, comme chacun de nous, un « fils de la Terre ».

Idir HOCINI

Photo : © Getty / Christian DUCASSE

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