Elle nous accueille dans son appartement du XVIIIe arrondissement de Paris où elle garde son fils Jassim, deux ans. Manière de vivre loin de l’Essonne où elle a grandi ? Non. Amoureuse de Paris, Uda Benyamina considère qu’elle a le droit d’y habiter comme tout le monde surtout lorsque les filles de banlieue « font moins peur que les mecs. Chez nous, les garçons souffrent plus que les filles ».

La révélation de la scène, elle l’a en CM1 lorsque son instituteur leur fait apprendre un texte de Pagnol. « Le jour du casting j’étais malade et le rôle a été donné à un élève qui n’avait pas appris son texte. Comme je le voulais absolument, je l’ai appris par cœur et je suis tombée amoureuse de la comédie. »

Née en 1981 à Viry-Chatillon (91), elle est la neuvième d’une famille de treize enfants dont la mère lettrée et le père aujourd’hui reparti au Maroc ne l’ont pas orientée vers le septième art. Au contraire, elle se lance à 16 ans dans un CAP « brushing » et se définit elle-même comme une élève violente. Mais elle participe à des ateliers théâtre : Antigone au collège (« Créon nous a abandonné, même si je l’ai tapé, on n’a jamais présenté la pièce! ») puis en CAP.

En échange d’une coupe de cheveux, un surveillant lui offre le film Œdipe-roi de Pasolini (« une grosse claque ») et le livre Voyage au bout de la nuit de Céline. Pour celle qui pensait être une cancre, c’est la révélation : « Quand je suis arrivée en CAP Coiffure avec ce livre, tous les regards ont changé sur moi. Les profs ne me parlaient plus de la même manière alors je me suis mise à bosser ». Réorientée en seconde littéraire à Corbeil (91), elle obtient son bac avec 20 de moyenne en option théâtre.

Aux années lycée où elle rencontre son co-scénariste Malick Rumeau, succèdent les années fac en Arts du Spectacle. Puis l’École Régionale d’Acteurs de Cannes (ERAC). Avec le soutien de la mairie de Viry, elle part trois mois en Russie apprendre la méthode de Stanislavski puis se paye une formation à New York chez Richard Foreman et l’Actors Studio.

Après trois ans d’études, elle réalise que les castings ne lui réservent que des rôles « de beurette » : «  Il y a 10 ans, ce n’était ni le cinéma, ni le théâtre dans lequel je pouvais me reconnaître. C’était très compliqué d’entrer dans le milieu ». Révoltée par l’injustice qui l’entoure, elle décide de mener ses propres projets.

Marquée par les carrières engagées de Malcolm X, Mohamed Ali ou Spike Lee, elle fonde en 2006 l’association Mille Visages pour valoriser le vivier de compétences et de talents des quartiers populaires. En neuf mois, elle réalise 9 courts-métrages dans une esthétique et un univers qui lui ressemblent.

En 2008, elle réunit 60 000€, sollicite le chef opérateur argentin Ricardo Aranovich et réalise son premier court-métrage, Ma poubelle géante. Fatiguée par le traitement noir et blanc de la banlieue, elle choisit de filmer en couleurs le parcours presque autobiographique d’un jeune qui a du mal à trouver du travail. « Ce que je trouve dommage dans la société française d’aujourd’hui, c’est qu’elle nous renvoie toujours à d’où l’on vient alors que ce n’est pas juste cela qui nous caractérise. »

Inspirée par des films tels que Taxi Driver, Freaks ou Il était une fois en Amérique, Uda regrette que la France s’attache trop à sa Nouvelle Vague. «Je pense qu’il faut inventer un nouveau cinéma avec de nouvelles énergies, un nouvel esthétisme. » Même si Les Cahiers du Cinéma consacrent trois pages à Donoma, les nouveaux talents français ont du mal à éclore.

Pourtant, grâce au programme Émergence et au Conseil Général de l’Essonne, Uda bénéficie d’un accompagnement à l’écriture. En 2009, elle décroche une aide du CNC, un jeune producteur amoureux de son univers et tourne Sur la route du paradis, primé à l’étranger et sélectionné en compétition nationale du festival de Clermont-Ferrand 2012.

Pour celle qui ne sera comédienne que si on lui propose « un beau rôle », le manque de films issus de la banlieue dans les festivals et les palmarès français fait mal. Parce qu’elle ne filme pas la banlieue « mais les gens qui y habitent », Uda rêve d’ouvrir un jour une école artistique gratuite pour transmettre ce qu’elle a pu avoir « et leur faire gagner du temps ».

Claire Diao

Articles liés

  • Avec « Nous », Alice Diop retisse la trame de notre société

    Comment des personnes aussi différentes les unes des autres font-elles société ? Comment passer de la somme des 'je' individuels à la formation du 'nous' collectif ? C'est avec cette intrigue sociale et politique que la réalisatrice Alice Diop a démarré son documentaire 'Nous'. Un film qui sortira en février 2022, disponible actuellement sur Arte, et qu'a vu Nassera Tamer. Critique.

    Par Nassera Tamer
    Le 22/12/2021
  • Alice Babin : « les lieux ont un esprit »

    Comment un lieu peut exister en nous ? C’est la question que se pose Alice Babin, 27 ans et surtout ancienne du Bondy Blog, aujourd'hui productrice de documentaires sonores et auteure. Elle vient de sortir son premier roman, Prière au lieu, qui s'intéresse au XXème arrondissement de Paris. Ouvrage que Kab Niang a eu le plaisir de lire. Interview.

    Par Kab Niang
    Le 16/12/2021
  • Franck Gastambide face au BB

    Un droit de réponse qui se transforme en débat enrichissant sur la création culturelle des quartiers populaires. C'est le programme proposé par cette rencontre entre Franck Gastambide et la rédaction du BB, après la publication de notre édito acide sur ses films. Rencontre.

    Par Jalal Kahlioui
    Le 30/11/2021