Un Français, c’est le portrait d’une bande de skins sur trente ans, tout en bombers, paraboots et polos Fred Perry. Braguette, facho jusqu’au bout de la triplex (ceinture) qui finit leader du Front national à faire des soupes au cochon pour SDF laïques. Grand Guy, un fondu qui va toujours trop loin. Marvin, plus attiré par la bière, la came, les potes et la copine que l’idéologie. Et enfin Marco, le personnage que l’on suit, crâne rasé en quête de rédemption. Une bande qui passe sa vie à siffler des pintes et coller des beignes.
C’est aussi une photographie de certaines rues parisiennes à la fin des années 80′. Entre bastons reds/fafs, collages d’affiches aux messages sommaires, agressions de papys noirs ou arabes, nous revoilà plongés dans le contexte où l’extrême droite foutait la trouille sur les pavés. La force de ce film aussi c’est le coup de poing, dans tous les sens du terme. Les scènes sont trashs, sans fioritures au point qu’on est parfois tentés de détourner les yeux. Des ratonnades aux discours de haine, rien n’est occulté, rien n’est épargné. Pas même ces agressions verbales dans l’espace public, souvent plus rudes encore qu’un bourre-pif.
C’est aussi un rappel que la violence n’a pas disparu avec les « bonehead » (skinhead néonazi). La tentative des vieux briscards de l’extrême droite de récupérer ces gros bras tatoués est finement abordée. Ces derniers, utiles pour le service d’ordre, sont beaucoup moins appréciés lorsqu’il s’agit de se tenir en dîners mondains. Les meetings où le champagne côtoie la Budweiser et les costards côtoient les treillis finissent en eau de boudin. Pas évident de contrôler une bande de mastards passablement éméchés, Jean Gilles Malliarakis s’en rappelle, lui qui avait tenté d’en faire des militants avec l’aide de Serge Ayoub, alias Batskin.
Patrick Astié rappelle aussi, à travers quelques dates charnières, que le FN comme les skinheads ont du sang sur les mains, et une grosse histoire commune, loin d’être terminée avec le nettoyage du parti de Marine Le Pen. Son service d’ordre est d’ailleurs composé d’anciens du GUD, groupuscule bien connu dans les années 80, adepte de la batte de base-ball, parmi lesquels Axel Loustau, qui s’est distingué lors des « manifs pour tous » par son verbe doux et une agression de militant. De quoi s’offrir une seconde jeunesse.
C’est aussi et surtout une photographie de la France, et pas dans ce qu’elle a de meilleur, sur trois décennies, temps court s’il en est en histoire et pourtant durant lequel il s’est passé bien des choses. Diastème plante également avec justesse le décor grisonnant d’une jeunesse prolo des années 80. Le héros vit dans une barre Hlm avec un père poivrot et malade et une mère amorphe. Le début du film tire le portrait sans concession d’un post adolescent musculeux qui évolue dans une misère intellectuelle, sociale et sexuelle totale. La bande, qui ne se retrouve que dans la rue ou les bars de skins pour vomir sa haine de l’autre est la seule alternative à la solitude des personnages.
Enfin, ce film est bon parce qu’il montre que cette haine amène à la prison, à la morgue ou aux élections si l’on n’arrive pas à la combattre. Les cinéphiles trouveront certainement à redire sur les plans, le jeu de certains acteurs ou quelques scènes philosophiques discutables, mais c’est un film politique costaud sur l’extrême droite qui ne manque pas de courage. Et rien que pour cela, il devrait être projeté partout.
Mathieu Blard

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