Les fées du rock se sont penchées sur le berceau du groupe Take It Easy Hospital. Elles ont fait croiser sa route avec celle de Bahman Ghobadi, le réalisateur des « Chats persans », le film clandestin sur la scène underground de Téhéran qui a remporté le Prix « Un certain regard » au dernier Festival de Cannes. Non seulement le succès du film lui a ouvert la route de l’exil politique mais lui a surtout permis de rencontrer son public.

Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), 31 janvier 2010. La huitième édition du Festival MO’FO’ bat son plein à Mains d’œuvres, le lieu de toutes les branchitudes. Mecque de la musique 100% indépendante pendant trois jours, avec des concerts, des showcases, des débats et un salon de la création artistique, le millésime 2010 tient son buzz. Take It Easy Hospital, rebaptisé par tous les Chats persans, donne son premier concert en France. En fait, il s’agit de leur premier « vrai » concert tout court, dans une salle de spectacles digne de ce nom, et organisé dans des conditions professionnelles.

Pourtant, deux semaines auparavant, rien n’était encore prévu. Un des programmateurs du MO’FO’10 voit le film et craque sur l’histoire de ces deux jeunes Iraniens prêts à tout pour vivre leur passion dans un pays où la musique rock est bannie. Invité de dernière minute, Take It Easy Hospital a dix jours pour préparer son show. Ce sera un « unplugged » guitare-voix d’une quarantaine de minutes.

A leur arrivée sur scène, presse et public se serrent dans une salle pleine à craquer. Conscient qu’ils sont « un peu courts » sur leur programme, Ashkan, le bavard et facétieux, qui a laissé pousser ses cheveux depuis le film, plaisante en demandant à son audience d’être clémente et en arguant qu’il a pris plein de cachetons la semaine dernière pour être prêt pour le concert.

Plus timide, Negar, la voix de velours du duo, qui a troqué son voile obligatoire contre une chevelure orangée des plus fashion, s’excuse poliment de ne pouvoir faire plus « mais nous reviendrons bientôt », rassure-t-elle. Le public, de toute façon acquis à leur cause, communique sa ferveur sur les tubes du film, Human jungle et Scenarios and starlights, ou sur Rebellions (lies) d’Arcade Fire, le groupe préféré des deux tourtereaux.

Surfant sur le succès en salle des Chats persans, le MO’FO’10 a réalisé un très beau coup en bousculant sa programmation pour Take It Easy Hospital : un public frustré qui en redemande, rien de mieux pour organiser de futurs concerts avec ces nouvelles stars de la scène rock indépendante…

La partie interview

C’est avec sourire et gentillesse qu’Askhan et Negar reçoivent le Bondy Blog au MO’FO’10 pour une interview d’avant-concert. Askhan est le plus disert mais leurs discours battent à l’unisson. Lorsqu’on leur pose une question sur la « révolution verte » en Iran, la voix d’Ashkan se tend un peu. Ils ne font pas de politique et ne se réclament d’aucun mouvement, que les choses soient claires. Dans les locaux cosy de Mains d’œuvres, à des milliers de kilomètres de Téhéran, on ne parlera que de musique et de paix dans le monde. C’est bien connu, partout, les murs ont des oreilles, et la terreur qu’inspire le régime iranien ignore les frontières.

Est-ce votre première venue en France ?

Ashkan : Non, mais c’est la première fois que nous jouons en France et ça va être une soirée très spéciale pour nous.

Après ce concert, reviendrez-vous jouer en France en 2010 ?

Ashkan : Oui.

Negar : Nous étions en plein enregistrement de notre futur album quant on nous a appelés pour jouer dans ce festival. Nous avons dû adapter notre répertoire pour une version acoustique. De retour, nous reprendrons notre travail de studio puis nous reviendrons.

Ashkan : Il faut dire que nous avons reçu beaucoup de messages et des encouragements adorables du public français qui a beaucoup apprécié le film. Alors quand on a reçu cette invitation, on a tout interrompu pour venir et on promet de revenir en juin.

A part des groupes comme Sigur Ros, Joy Division etc., qu’elles sont vos sources d’inspiration et pas seulement en musique, dans l’art en général ?

Ashkan : Nos principales sources d’inspiration viennent de notre vie, des difficultés qu’on a rencontrées en Iran, d’essayer de rester relax même quand on rencontrait les pires problèmes pour rester calmes et jouer notre musique. On travaillait dur… Après ça, je dirais que la grosse inspiration en musique pour nous était des groupes auxquels on pouvait avoir accès grâce aux cassettes que des étudiants vivant hors d’Iran pouvaient rapporter : Nirvana, Radiohead, Pink Floyd. Ça a vraiment changé nos modes de vie….

Pour la chanson 1985, Negar a réalisé le vidéo-clip. Pouvez-vous nous en dire plus sur le choix des images de cette vidéo ?

Negar : 1985 est l’année de naissance d’Ashkan, moi je suis née en 1986. Nous sommes nés pendant la guerre Iran-Irak. J’ai écouté ce morceau, j’y réfléchissais puis je suis tombée sur Mike Pryzner, le soldat américain qui a été envoyé à la guerre en Irak puis en est revenu en disant combien la guerre l’avait affecté et comment il pensait que la simple idée de guerre était mauvaise. J’ai été vraiment influencée par son discours. Et les extraits que nous avons trouvés ne concernent pas seulement l’Amérique et l’Irak, mais montrent aussi des manifestations d’Israéliens, des manifestations à Londres…

Le monde entier se bat pour des choses qui n’en valent pas la peine ! Un jour, les humains vont se réveiller et se rendre compte qu’ils ont détruit la planète, qu’ils se sont mis face à un énorme problème qu’ils ne pourront pas résoudre. Après, ils se mettront ensemble pour dire, « OK, réparons ça », mais j’aimerais leur dire : pourquoi avez-vous commencé puisque maintenant tout est détruit et que vous n’allez pas trouver de solutions. Quand la terre sera détruite, nous le serons tous. Alors pourquoi se battre ? La race, le pétrole, la nation ? C’est ridicule de se battre…

Ashkan : 1985 fait partie de mon travail en solo. En Iran, je pensais à la guerre et j’y pense encore. Depuis que j’ai ouvert les yeux sur ce monde, il y a des guerres dans mon pays. C’est bizarre mais quand je suis venu au monde, il y avait déjà des gens qui s’entretuaient et ça me perturbe beaucoup. Peut-être que c’est dans nos gènes, nous les jeunes nés en 1985, nous sommes très perturbés à cause de la guerre, de la pauvreté et de tous ces problèmes. Nous, jeunes Iraniens, essayons de comprendre pourquoi tout ça est arrivé et pourquoi dans d’autres endroits du monde, les jeunes vivent différemment. L’idée de cette chanson est d’effacer les frontières, que l’idée même de la guerre est mauvaise. La guerre est une perte de temps, une perte de vies inutile, d’énergie et de beaucoup de choses encore…

« Les Chats persans » ont fait de vous des stars de la musique indépendante : étiez-vous conscients et imaginiez-vous ce qui était en train de se passer quand vous tourniez le film ?

Ashkan : On ne peut toujours pas l’imaginer ! On pensait juste partager quelque chose et tout ça est arrivé par hasard. Alors on s’est dit que nous avions une responsabilité avec notre musique. C’est notre but principal et pendant le film, c’était notre responsabilité de dire au monde que quelque chose était en train de se passer en Iran, et de dire au monde qu’il doit apprendre à chérir sa liberté. Bref, c’est vraiment très positif car nous avons eu une tribune que nous pouvons partager avec les gens et aider d’autres personnes grâce à elle.

Est-ce que vous restez en contact avec les autres groupes du film ? Comment vont-ils ?

Ashkan : Oui. Certains sont partis d’Iran, The Yellow dogs sont à New-York pour un festival, les Freakies sont en Inde en ce moment, donc ça montre que, même si les choses sont difficiles en Iran, on peut quand même y arriver et tout ça est très positif…

Pouvez-vous retourner en Iran sans problème. Le fait que vous soyez connus vous apporte-t-il une certaine protection ?

Ashkan : Non, ça n’a pas d’importance à leurs yeux. On essaie de ne pas faire de politique mais la situation est telle que nous préférons ne pas prendre de risques et ne pas retourner en Iran pour le moment.

Votre musique pourrait-elle être considérée comme la bande originale musicale de la « révolution verte » en Iran ?

Ashkan : Non. On ne revendique aucun manifeste, aucun mouvement, aucun nom, aucune appartenance. On ne revendique qu’une chose : être relax, prendre les choses comme elles viennent et s’aimer. Ce n’est que de la musique et de l’art…

Qu’en est-il de vos projets ?

Ashkan : On est en train d’écrire et d’enregistrer notre nouvel album qui s’appellera « Dark pop » et ça parlera de la planète, de la société, comment nous faisons du mal à la nature, comment, malgré les autres, on peut se sentir seul dans les grandes villes. Il sortira en 2010 et nous ferons des concerts avec ces nouvelles chansons.

En 2005 en France il y a eu des émeutes. En aviez-vous entendu parler ?

Ashkan : Oui et d’après moi, quand quelque chose arrive en France, les gens descendent immédiatement dans la rue, crient, protestent. Nous en Iran, pendant 30 ans, nous avons eu peur. En tant que jeunes, je pense que nous avons le droit de penser à ce qui est juste et de le dire. Ça m’a donné envie de jouer encore plus de la musique.

Est-ce difficile de vivre loin de votre pays ?

Ashkan : Non…

Negar : Non. C’est différent. En fait, je ne ressens rien. Depuis que je suis en Europe, je ne fais qu’observer encore et encore. Quand j’étais en Iran, je pensais, ok, il y a des problèmes. Puis nous sommes partis. Maintenant que je suis loin, je pense toujours qu’il y a des problèmes. Mais le problème n’est pas juste à propos de l’Iran ou d’un autre pays en particulier mais avec le monde entier. Ça me fait m’interroger… Quand on regarde les infos, on voit que tel pays est en guerre avec tel autre et tu te demandes : mais pourquoi !?

Pouvez-vous, un jour, imaginer jouer dans un festival de rock en Iran ?

Negar : Oui !

Ashkan : Et ça arrivera bientôt…

Avez-vous des choses à dire à votre public français ?

Ce sont les gens les plus adorables que nous avons rencontrés et nous sommes prêts à accepter toutes les invitations qui viendront de France !

Propos recueillis par Sandrine Dionys

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