« L’écriture sans âme n’est que lettres » rappait Kery James. L’un des artistes préférés de Sherine Soliman, qui publie son premier roman Souleymane. Un livre qui a la particularité d’être entièrement écrit en rimes. Une prouesse technique mais aussi engagée. L’auteur, professeur de français de 35 ans dans le Val-de-Marne, raconte un héros fragile qui oscille entre l’école et l’appel de la rue, et qui au retour d’un voyage initiatique sur l’île de Cuba va se prendre “la France dans la gueule”, avec son lot de drames sociaux.

Samira : Quel a été votre parcours, est ce que cela a toujours été votre vocation d’être enseignant ?

J’ai enseigné 6 ans au collège à Saint-Denis, et depuis la rentrée j’enseigne le français au lycée dans le Val-de-Marne. J’ai grandi du côté de Corbeil-Essonne. Mon père est d’origine égyptienne et ma mère française. Je n’étais pas bon élève, j’ai redoublé ma seconde et j’ai eu mon bac au rattrapage. J’ai mis du temps à me déclencher dans les études.

J’étais agent de sécurité de nuit en même temps que mes études, ça me laissait du temps
pour lire.

Comme j’aimais lire j’ai décidé de faire des études de lettres sans trop savoir ce que j’allais faire par la suite. J’étais agent de sécurité de nuit en même temps que mes études, ça me laissait du temps pour lire et pas de temps pour faire n’importe quoi. J’ai surtout aimé mes années de Master où j’ai dû rédiger des mémoires sur des auteurs et thématiques qui m’intéressaient.

J’ai alors découvert Frantz Fanon, c’est lui qui m’a réveillé au monde. C’est là que j’ai commencé à grandir dans ma tête et mes idées. On m’a suggéré de passer le CAPES, je me suis inscrit sans vraiment y croire. Je ne pensais pas avoir les capacités d’être enseignant, et je me suis retrouvé prof sans avoir jamais vu d’élèves auparavant.


Un extrait du livre écrit par Sherine Soliman. 

Comment est venue l’idée du livre ? Et surtout pourquoi l’avoir écrit tout en rimes ?

C’est un vrai exercice de style dans les métaphores, le rythme et la poésie. Mes élèves devaient écrire en rimes sur la ville de Saint Denis pendant un cours de poésie et ils m’ont également mis au défi. J’ai écrit ce qui allait être le début de ce roman sans le savoir. Ils ont adoré ce que je leur ai lu. Quelques temps après il y a eu le confinement et j’ai voulu faire de ce texte une petite nouvelle d’une vingtaine de pages que je partagerai avec eux. Finalement c’est ce roman de 250 pages qui est né. L’histoire se situait à Saint-Denis et avec ce contexte je pouvais partager mes révoltes et ma vision du monde.

 En rimes, j’ai l’impression d’être moi-même. Je peux faire tout ce que je veux. 

J’ai décidé d’allier le format poétique/rimé et engagé afin de faciliter la lecture. Pendant longtemps j’ai écrit en prose sur des sujets engagés mais je n’arrivais pas à trouver mon propre style. C’était surfait. Je n’étais pas moi-même. J’avais commencé à écrire des textes rimés au Lycée. J’adore les métaphores puissantes et parlantes. Je me retrouve dans mon grand bassin à moi. En rimes, j’ai l’impression d’être moi –même. Je peux faire tout ce que je veux.

Comment nous présenteriez-vous votre livre ?

C’est l’histoire de Souleymane Diakité, un jeune issu de l’immigration qui vit à Saint Denis. Il est en quasi-décrochage scolaire mais a beaucoup de talents. Le type de jeune que j’ai pu voir presque chaque année quand j’enseignais à Saint Denis. Il a un contexte familial très difficile, sa mère est femme de ménage et il vit sans son  père. La rue a un fort pouvoir d’attraction sur lui, que ce soit en termes d’argent facile ou de reconnaissance sociale.

Il est aussi attiré, intrigué par l’islam, la religion transmise par ses parents. Son entourage, notamment Abdelkader, l’autre personnage principal du livre, vont essayer de l’aider et tirer le meilleur de lui. D’autres vont essayer de l’attirer vers un chemin beaucoup plus dangereux et néfaste. C’est l’histoire d’un tiraillement permanent…

Vous parlez beaucoup de la boxe et de foi, quels enseignements apportent-ils au personnage ?

La boxe demande beaucoup de dépassement de soi, physiquement mais pas seulement. C’est une bonne école d’acceptation de l’effort. Elle enseigne le courage et la rigueur. Il ne suffit pas d’arriver et de mettre toute notre rage dedans sinon c’est voué à l’échec.

Dans le roman, la religion musulmane n’apporte que du positif dans la vie Souleymane. Il n’est pas musulman pratiquant mais il a cet héritage culturel. Sa mère possède la boussole de sa foi qui lui demande de faire le bien. Cette boussole du bien et du mal, qui est en chacun de nous, croyant ou non, s’abîme beaucoup dans la société actuelle.

Je voulais faire un roman où l’on peut parler de la foi librement et faire exister le fait religieux de manière positive.

Nous sommes dans un pays où les politiques et personnages publics cachent de moins en moins leur islamophobie. Et les auteurs musulmans qui sont publiés et médiatisés ne parlent que de l’extrémisme religieux.

Cela ne m’intéressait pas de raconter l’histoire de ceux qui partent en Syrie, car cela ne représente pas la majorité. Dans les quartiers, la religion n’est pas du séparatisme mais le moteur de beaux comportements et de résistances face aux conditions de vie difficiles, aux discriminations, à la pauvreté, par rapport à un pays qui semble ne plus les  aimer. Les personnages du livre parlent de cette réalité-là.

Je voulais faire un roman où l’on peut parler de la foi librement et faire exister le fait religieux de manière positive. Je pense qu’il y a une demande de certains lecteurs qui aimeraient voir une existence de l’islam dans l’art.

Quel est le rapport de la jeunesse à la lecture en 2021 pour vous en tant que professeur ?  Souleymane découvre la lecture grâce à « Fishbelly » de Richard Wright *, est -ce que dans le programme scolaire il faudrait plus d’ouvrages où cette jeunesse peut s’identifier aux personnages ? 

Les jeunes que je vois lisent très peu, ils ont beaucoup de mal à lire un livre en entier.  Souvent ils lisent des Mangas ou des nouvelles de Maupassant. Ce qui me peine surtout c’est qu’ils ne connaissent que très peu d’auteurs ou de personnages marquants de l’histoire. Il faudrait leur ouvrir des fenêtres sur des personnalités à découvrir même s’ils ne les lisent pas aujourd’hui.

Une partie des livres que conseille l’enseignant à ses élèves.

En plus de la littérature française qui est très enrichissante, je leur fais découvrir des textes d’auteurs d’Afrique, des Antilles ou arabes ayant avec une autre vision du monde, de l’histoire.  Fishbelly est le premier roman où j’étais immergé dans le monde raciste et j’ai ressenti et compris ce que c’était que le racisme. Même si les contextes américains et français sont différents, il y a des points communs dans le passé. L’histoire coloniale de la France est gigantesque et a laissé des traces qui continuent de structurer la société assez nettement.

La place des femmes est une composante essentielle dans le cheminement de Souleymane…

La mère de Souleymane est inspirée de la personnalité de ma propre mère, même si elle n’a pas du tout eu la même vie que Mme Diakité.  Elle ne nous a jamais lâchés et a toujours cru en nous. Pourtant mes frères et sœurs et moi-même avions des difficultés scolaires. Elle a toujours été fière de nous, nous a accordé sa confiance et nous a toujours poussés. Ce qui a permis à chacun de nous de réussir sa vie. Il y a beaucoup de mamans seules à Saint-Denis qui vivent dans des conditions extrêmes et doivent faire face. Le contexte du roman n’est pas caricatural, au contraire.

Il y a aussi le personnage de Yasmine, une amie et camarade de classe de Souleymane qui lui vient sans cesse en aide. Elle est inspirée par plusieurs de mes anciennes élèves, sensibles, très fortes et qui étaient « insolentes » dans le sens le plus noble du terme. Elles n’acceptaient pas l’injustice même venant d’adultes et d’enseignants.

Vous mentionnez l’affaire Théo dans le chapitre « les règles de l’art » et fait référence à l’affaire Bentounsi. Comment fait-on quand on est professeur pour à la fois transmettre le respect des institutions publiques et dénoncer leurs dérives ? Comment trouvez-vous l’équilibre ? 

Je laisse les élèves s’exprimer quand ils le souhaitent. Ils ont conscience que les policiers ne sont pas tous mauvais. J’explique juste aux jeunes que, lorsqu’il y a des injustices de manière générale, il faut se défendre de la façon la plus intelligente, sans déchaînement émotionnel, sans violence et de façon organisée. Il faut faire briller la vérité dignement.

Pour des populations qui subissent précarité, chômage, discriminations – et notamment pour des jeunes en pleine construction- refuser la place qu’on leur assigne c’est aussi refuser cet « ordre » social et « racial », qui les place tout en bas de l’échelle. Et si on ajoute à cela le racisme dont on sait qu’il gangrène une partie des services de police et les nombreuses violences policières, on comprend pourquoi les deux parties sont souvent irréconciliables.

Un deuxième extrait du roman rimé ‘Souleymane’

Étant enseignant au sein de l’éducation nationale, quel niveau de liberté vous êtes-vous accordé pour l’écriture de ce livre ?

Je n’ai pas écrit ce livre en tant qu’enseignant mais en tant que Sherine Soliman. J’ai donc écrit en totale liberté. Cependant, je n’en fait pas la promotion à mes élèves.

Dans le roman, il est mention de plein d’ouvrages, quels sont les principaux que tu conseillerais ? 

Quand on grandit en France, avec le programme scolaire proposé, on a une vision de la colonisation extrêmement floue. Il y aurait un peu de bon un peu de mauvais. Dans le livre de Frantz Fanon, Les damnés de la terre, on se rend compte de ce que c’est la vraie séparation, le vrai racisme qui régissaient tout projet colonial. C’est l’ouvrage qui m’a le plus marqué dans ma vie.

 Lire muscle notre capacité à mieux comprendre le monde et permet d’aller au fond des choses. 

Les romans de Richard Wright, Fish Belly , et Black Boy sont des livres dans lesquels les jeunes issus de l’immigration peuvent s’identifier. Et il faut absolument lire Le comte de Monte Cristo. Alexandre Dumas est trop fort.

En citant plusieurs références d’ouvrages, je voulais montrer l’importance de s’instruire. Lire muscle notre capacité à mieux comprendre le monde et permet d’aller au fond des choses. Il faut lire de tout et sortir du prêt à penser. Lire m’a sauvé.

Au début du livre Souleymane comprend juste qu’on entasse les fils d’immigrés dans des quartiers. Quand il revoit les cours d’histoire avec Yasmine, il aime de plus en plus cette matière car il comprend mieux comment s’est construite la société actuelle. Comprendre l’histoire de ses aïeux, permet de mieux comprendre sa position dans les quartiers en France. Quand on prend du recul on peut mieux penser sa situation, mieux penser son oppression et donc mieux penser sa résistance.

Propos recueillis par Samira Goual

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