Dupuis a publié une bande-dessinée qui raconte l’histoire vraie de la première équipe nationale algérienne entre 1958 et 1962. Les joueurs se battaient sur le terrain pour l’indépendance de leur pays. Cette épopée sportive et politique dévoile avec brio un autre aspect de la Guerre d’Algérie.

À la veille de la Coupe du monde de 1958, douze footballeurs algériens de la Première Division (l’actuelle Ligue 1) quittent clandestinement la France pour rejoindre le FLN (Front de Libération Nationale). Ils décident de résister à l’armée française en jouant au football. Pendant quatre ans, ils participeront à plus de 80 matchs dans le monde entier et représenteront internationalement l’Algérie libre. Ce groupe était constitué d’excellents joueurs comme Mustapha Zitouni, Rachid Mekhloufi ou Abdelhamid Kermalin qui arrêtèrent leurs carrières prestigieuses dans leurs clubs respectifs (Monaco, Lyon, Toulouse, Saint-Etienne) pour porter la tenue blanche et verte. La guerre était loin d’être gagnée à l’époque et l’équipe du FLN fut un important symbole de propagande pour alerter la communauté internationale. Le message était fort. Des footballeurs professionnels qui s’engageaient dans cette cause en renonçant à leurs statuts privilégiés ont eu un véritable impact dans les médias. La FIFA avait interdit l’officialisation de cette équipe, mais cela n’empêcha pas la tournée mondiale.

Image 2Les scénaristes Kris et Bertrand Galic commencent leur histoire avec une partie de football, le jour du massacre de Sétif (8 mai 1945). Cet événement tragique a été fondateur pour le début de l’indépendance algérienne, mais aussi pour certains futurs joueurs de l’équipe. La star de Saint-Etienne Rachid Mekhloufi raconte : « A neuf ans, j’ai vu des choses qui n’étaient pas normales. J’habitais une cité entourée de champs : les automitrailleuses tiraient sur les gens… Ces massacres m’ont marqué à vie. Pour moi, la révolution algérienne a commencé en 1945, dans ma ville. C’était un départ et une incitation au développement du courage pour gagner quelque chose ».

En prenant le prisme des joueurs algériens, le lecteur découvre une autre vision du conflit qui mélange sport et politique, mais aussi pacifiste. Cette équipe voulait la paix et pensait sincèrement que leurs actions avaient un impact positif. Il y a peu de violence dans les pages. Au contraire, cette bande-dessinée apporte de la joie et de l’humour en racontant cette aventure humaine assez incroyable. C’est dans un petit bus ou les joueurs ont parcouru des milliers de kilomètres pour faire leurs matches.

Les auteurs portent beaucoup d’attention aux détails de leurs vies et de leurs caractères. On y évoque les couples mixtes et les enfants, le racisme de l’époque, les moments de bonheur et de tension dans l’équipe, le rapport difficile avec la France. De nombreuses anecdotes savoureuses ponctuent la narration. Le général Giap (le gagnant de Diên Biên Phu qui amena l’indépendance de l’Indochine) eut ses paroles : « Nous avons battu les Français et comme vous venez de nous battre (au football), la logique est implacable : vous serez vainqueurs des Français ».

image 3Les amateurs de football ne seront pas déçus. Le dessinateur Kris a reproduit avec efficacité les matches et les gestes techniques de joueurs. Le scénario se concentre sur Rachid Mekhloufi et sur ses débuts à Saint-Etienne. Il est un des meilleurs joueurs de l’histoire de l’Algérie, qui n’a jamais reçu un carton dans toute sa carrière. Humaniste, il témoigne dans une interview à la fin de l’ouvrage : « Sans jouer les modestes, je pense que nous sommes restés à notre place, de simples footballeurs qui avaient participé à la révolution, mais pas les armes à la main. À l’époque, nous étions loin de connaître l’impact de notre engagement sur la population. Les gens ne nous l’ont raconté qu’après »Un Maillot pour l’Algérie est une œuvre de qualité. Les dessins sont très accessibles et fort agréables. Le travail de reconstitution est totalement réaliste. Le scénario est bien mené avec des personnages charismatiques et intéressants. Les passionnés de foot et d’histoire apprendront beaucoup sur une équipe extraordinaire.

Un Maillot pour l’Algérie, Grand Format, Aire Libre, One Shot, 136 pages

Lloyd CHERY

Articles liés

  • Sim Marek : Le street art comme échappatoire

    Des murs de Tunis à ceux de Paris, Sim Marek est désormais un street artiste reconnu dans le milieu. Graffeur, plasticien et tatoueur, il est aussi membre de L’atelier des artistes en exil. Entre les pschitts et l’odeur enivrante de la peinture, Sim revient sur son parcours. Portrait.

    Par Vera Fesquet
    Le 24/01/2023
  • Tirailleurs : projection exceptionnelle à Bondy, pour ne pas oublier

    Mercredi soir, le ciné Malraux de Bondy projetait le film Tirailleurs en présence de quatre anciens tirailleurs bondynois. Le réalisateur Mathieu Vadepied, l’acteur Bamar Kane, Aïssata Seck et Christiane Taubira étaient au rendez-vous. Un événement pour ne pas oublier ces soldats morts pour la France.

    Par Névil Gagnepain, Félix Mubenga
    Le 20/01/2023
  • Jok’Air de retour au collège pour offrir sa BD

    Le rappeur parisien était de retour sur les bancs de l’école dans le 13e arrondissement de Paris. Accompagné de l’association « La mélodie des quartiers », il a offert des exemplaires de sa nouvelle BD autobiographique aux élèves du collège Thomas Mann. Reportage.

    Par Félix Mubenga
    Le 20/01/2023