L’industrie musicale est un marché avec ses produits que l’on consomme, que l’on adule puis que l’on jette. Un marché avec ses phénomènes de mode, ses artistes qui deviennent des stars, ses émissions phares. Pour ce deuxième volet, Oumar s’est intéressé au phénomène des tubes. Il a rencontré Kamini, Faf Larage et le groupe Tragédie 3.0.

« On a toujours aimé faire des gimmicks différents des autres artistes, c’est notre signature », expliquent Shaï et Y-zit, membres du groupe Tragédie. En 2001, ils écrivent la chanson « Hey Oh  » avec pour ambition de plaire à tout le monde, de rassembler. « Dem’s, notre producteur, a sorti le titre sur une mixtape qui a fait un boum à Nantes. On a ensuite signé chez Warner pour un single et un album en option. Les deux ont fait feu ». Ceux que l’on prenait pour des « one-hit wonder », ou auteurs d’un seul tube, ont finalement vendu 500 000 exemplaires de « Hey Oh » ainsi que de leur disque éponyme. « Aujourd’hui, tu prends quelqu’un au pif, tu lui demandes : est-ce que tu m’entends ? Il te répond ‘hey oh’ », rient-ils.

Souvent, les tubes d’une année sont détenus par des artistes encore inconnus l’année précédente. C’est le cas de Kamini, né sur le web en 2006. Son clip « Marly Gomont » a été vu plus de 20 millions de fois sur la toile et la chanson a trouvé 380 000 acheteurs. « Je suis arrivé à un moment où les gens saturaient du rap underground. C’est ce qu’on appelle la magie du tube et de l’instant t », estime l’ex-infirmer qui revendique son authenticité. Si beaucoup de rappeurs moquaient son « rap bio »  ou « rap rural », peu affichent des chiffres équivalents. « Il y a toujours eu une place pour l’humour dans le rap. Tant que Fatal Bazooka ne devient pas ‘le rap’, ce n’est pas grave. Dans mon morceau ‘Ta meuf’ je suis un peu entre deux eaux » confirme Faf Larage. En 2007, ce rappeur a signé le générique de la série « Prison Break ». « Pas le temps, c’est l’histoire d’une connexion entre ma maison de disque, EMI, et la Fox. Ils voulaient faire le générique français d’une grosse série et ont donc proposé l’idée à plusieurs artistes. Ma version a été sélectionnée car mon titre collait à l’image ». Contrairement à Kamini et aux membres de Tragédie, le succès n’a pas tout de suite été évident pour cette chanson qui n’était pas commerciale. « M6 proposait le son aux radios mais personne n’en voulait. Je m’y attendais un peu car c’est du rap. Seule Skyrock pouvait suivre mais ils n’y croyaient pas. Même les fans de la série avaient des avis négatifs ». La réticence a  disparu grâce au clip. La chanson entre finalement à la troisième place du Top 50 avant de rester 9 semaines consécutives à la première. « Les gens ont associé le titre à la série. La Fox avait vu le potentiel directement mais c’est le public qui a fait que le morceau a pris. Des mecs en prison me remerciaient pour ce générique qui les mettait dans l’ambiance de Prison Break ».

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Les Tragédie 3.0 lors d’un concert caritatif.

Faire un hit change le quotidien, transforme pour un instant un chanteur en célébrité. Le duo du groupe Tragédie a eu du mal à se faire à ce nouveau train de vie ainsi qu’à toute la pression qui s’en est suivie. En 2005, ils décident de se séparer après deux années intensives où ils ne pouvaient plus sortir seuls en sécurité. « Quand t’es jeunes, t’as envie de t’affirmer et de montrer que ton style est meilleur que celui de l’autre. Il n’y a pas de formation pour vendre des millions de disques mais si on redevient numéro un, il y a  des erreurs qu’il ne faudra pas refaire », admettent-ils. « L’après Marly Gomont » a été compliqué pour Kamini. Sa maison de disque Sony n’a pas voulu développer son deuxième album, sorti en 2009. « On t’ouvre des portes, on te les ferme alors tu passes par la fenêtre. Ils contrôlent ta carrière donc c’est à toi d’anticiper et de faire autre chose » . Le rappeur se met alors à écrire un film qui racontera sa vie. Il le vend au festival de Cannes en 2012. Dix ans après le phénomène, « Bienvenue à Marly Gomont » vient de sortir en salle. « Dix ans c’est long. Mais, je suis Kamini et je viens de la campagne. Je me suis battu très longtemps », explique celui qui a réussi l’exploit de faire d’un tube une œuvre cinématographique.

Si Kamini nous a donné rendez-vous dix ans plus tard avec un film, le groupe Tragédie a profité de cette décennie pour mûrir musicalement et revenir plus fort. C’est avec un nouveau membre et un nouveau nom qu’ils font leur come-back. Avec Az ils forment les Tragédie 3.0 et préparent un nouvel album avec pour mot d’ordre « le soleil ». « C’est ludique de changer un peu. J’ai dû prouver que j’apportais de la valeur ajoutée, que j’étais pas juste le pote des Tragédie» confie le nouveau membre. « Notre but n’est pas de faire un ‘Hey Oh 3.0’ mais un album. On aurait pu le faire en deux mois mais les gens sont dans l’attente d’un produit de qualité » confirme le reste du groupe.

Faf Larage serait du genre à confirmer la philosophie des Tragédie 3.0. Après le succès de « Pas le temps », l’homme a choisi de retourner dans l’ombre des studios par amour pour la création et pour ses proches – trop sollicités durant cette période de gloire. Après un projet avec Akhenaton, il choisit de s’associer avec Sébastien Damiani, un pianiste. Ensemble, les deux hommes ont pris le temps de faire ce qu’ils appellent de la « musique » avec le projet Extended Play. « Avant, les artistes mettaient plus d’un an pour faire un album, ils faisaient beaucoup de recherches. Aujourd’hui, on fait une chanson en trois heures. Les gens la consomme puis la remplace. Tout va trop vite, c’est du fast-food ». S’il ne regrette pas du tout d’avoir fait un tube, il déplore cependant le fait que d’autres chansons parfois plus qualitatives restent inconnues aux oreilles des gens. « Il n’y a plus de curiosité. Il faut qu’un titre soit bastonné partout pour que ça marche. Pas le temps a eu cette chance d’entrer chez les gens ».

Ainsi, une multitude de tubes existent, pourvu qu’on les écoute.

Oumar Diawara

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