Au cinéma de Rosny (93), jeudi 20 août, la longueur de la queue pour l’avant-première du film de Jacques Audiard, « Un prophète », est impressionnante. Les futurs spectateurs tentent d’imaginer le dénouement du film, curieux de découvrir un long-métrage qui a fait beaucoup parler de lui au dernier Festival de Cannes. Les cinéphiles échangent entre eux leurs impressions sur les dernières oeuvres du réalisateur, quelques autres passent au crible la bande-annonce alléchante du film. Des jeunes filles s’impatientent de voir à l’écran le jeune Tahar Rahim, propulsé au rang de star montante du cinéma français.

L’attente est longue, les impatients s’empressent de s’engouffrer dans la grande salle à l’ouverture des portes. Cette fois, tout le monde a pris place, le film commence, silence quasi religieux.

En sortant 2h29 plus tard, c’est le coup de poing. Le film de Jacques Audiard vous fait valser en deux temps trois mouvements, c’est un couteau à la lame plus qu’aiguisée, une grosse claque en pleine face. Une œuvre inoubliable. « Un prophète » raconte l’histoire de Malik (étonnant Tahar Rahim), 19 ans, SDF illettré qui est incarcéré à la Centrale pour avoir agressé un flic. Six ans à tirer derrière les barreaux d’une prison sale, délabrée, où le clan des Corses fait sa loi, avec la complicité de l’administration pénitentiaire.

Malik n’est pas un grand caïd, tout juste un petit malfrat qui croit, au départ, pouvoir « faire son temps » en restant discret et en longeant les murs. Les Corses voient en lui le larbin de service, l’Arabe qui leur permettra de glaner des infos auprès de l’autre clan de la prison, les « barbus », autrement dit les Arabes, de plus en plus nombreux à la Centrale. Le leader des Corses, César Luciani (magistral Niels Arestrup), va très vite voir en Malik un atout considérable, exigeant de lui à son arrivée dans la prison, une mission délicate : tuer Reyeb, un détenu. Le personnage de Reyeb hantera bientôt Malik

conversant avec lui seul dans sa cellule comme avec un fantôme bienveillant.

De ce crime accompli sur commande, Malik gagnera un certain respect de la part des Corses. Un certain, seulement, car Malik est un Arabe, celui qui normalement appartient au clan adverse. Il entre certes dans leur tribu mais reste assigné aux tâches ingrates tout en réussissant peu à peu à bénéficier de quelques passe-droits et de leur protection. Malik ne rechigne pas : il obéit au doigt et à l’œil comme un fils redevable obéit à sa famille.

Petit à petit, il s’imprègne des codes de la Centrale, crée son réseau en surfant entre Arabes et Corses, fait son business. Il grandit, gagne en assurance tout en précisant en permanence ne rouler que pour sa bosse : « Moi j’travaille pour ma gueule », lance-t-il en permanence. César Luciani, son mentor, n’hésite d’ailleurs pas, dans une scène brillante, à lui rappeler qui lui doit sa survie en prison : « Si tu bouffes c’est à cause de moi. Si tu rêves, si tu penses, si tu vis, c’est à cause de moi. »

Malik qui, opportuniste, picore un peu partout pour faire son trou, réussit par une intelligence parfaitement mise en scène à s’en sortir par lui-même. La prison lui va à merveille. Sans elle, il ne serait rien. C’est grâce à elle qu’il prend du relief, se fait respecter et développe les capacités intellectuelles qu’il n’a pas su créer dehors. D’une personne banale, à côté de laquelle on passerait sans s’arrêter, il devient celui qui donne l’air de se jouer de tout, tout en calculant sa propre survie. Malik est un antihéros dont on ignore tout du passé : sans relief au départ, il devient au fur et à mesure le pilier de ceux qu’il sert, essentiel à leur vie sans donner l’impression de compter.

Tahar Rahim, l’acteur, « tue » à l’écran. Présent dans toutes les séquences du film, il brille par son interprétation : tantôt naïf, tantôt violent, tantôt rêveur. Les dialogues de Jacques Audiard sont d’une portée époustouflante ; tous les mots sont bien placés et pesés et on se dit que certains d’entre eux resteront dans les mémoires. Jouant sur les genres, Jacques Audiard réussit dans cette bouleversante histoire, à nous faire voyager dans les méandres de la vie carcérale de Malik. Le rythme est intense, fougueux, oppressant. 2h30 de film que l’on voit passer à la vitesse de l’éclair. Et à la fin, on en redemande encore.

Nassira El Moaddem

Nassira El Moaddem

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