Ce 4 janvier 2016, Aïcha Bélaïdi, fondatrice du festival Les Pépites du Cinéma, nous a quitté. Retour sur le travail accompli par cette incroyable cinéphile, défenseuse hors-pair des cinéastes indépendants.

Il y a des nouvelles que l’on ne peut comprendre, que l’on ne peut entendre, que l’on ne peut accepter. Celle du décès d’Aïcha Bélaïdi, fondatrice et déléguée générale du festival Les pépites du cinéma est de celles-là. « Nous perdons une femme exemplaire et une militante majeure et indispensable du cinéma indépendant, c’est extrêmement triste », témoigne Jalil Naciri du collectif Alakiss’ qui avait été programmé à plusieurs reprises aux Pépites. « Nous venons tous de perdre une très grande amie et une sœur », confie son collègue Akim Isker. « Je suis bouleversée, dégoûtée, attristée », rapporte quant à elle la réalisatrice Nadja Harek. « Aïcha Bélaïdi est partie aider les anges à faire des films. Une belle route pavée d’étoiles et de lumière… », publie Hicham Ayouch sur Facebook. « Depuis Rengaine, tu étais là. Tu as ouvert ma conscience, tu m’as fait prendre confiance. C’est toi la Pépite », écrit quant à lui l’acteur Slimane Dazi.

Dans la liste de festivals urbains et métissés français, Les pépites du cinéma, qui se déroule depuis 2007 entre La Courneuve, Saint-Ouen et Paris, a un statut particulier. Festival non-compétitif, Les pépites du cinéma soutient la production et la diffusion de longs-métrages autoproduits là où d’autres festivals privilégient le financement d’un prochain court-métrage.

Ainsi Donoma de Djinn Carrénard (Prix Louis Delluc 2011), Rue des Cités de Carine May et Hakim Zouhani (sélectionné dans la section l’Association du Cinéma Indépendant dans sa Diffusion du Festival de Cannes 2011), Rengaine (Prix FIPRESCI Festival de Cannes 2012), Fièvres (Etalon d’or du Fespaco 2015), Nous irons vivre ailleurs de Nicolas Karolszyk (Mention spéciale du jury au Festival Cinéma & Migration d’Agadir 2014) ou encore 600 euros d’Adnane Tragha (non distribué à ce jour) ont bénéficié de l’accompagnement des Pépites du cinéma.

Les Pépites, l’Acid et la Fémis

Créé en 2006 par Aïcha Bélaïdi, ancienne habitante de Saint-Quentin, dans l’Aisne (02), l’association Talents Urbains mène des actions d’éducation à l’image -comme le court-métrage Respire réalisé par Akim Isker avec des adolescents de La Courneuve (93) – promeut des événements artistiques, élabore des programmations ou apporte son soutien par des partenariats.

En ce sens, la démarche des Pépites du cinéma n’est donc pas de monter un concours de soutien aux jeunes cinéastes (que le festival préfère mettre en avant lors de projections scindées entre films professionnels et films d’atelier) mais bien de donner les moyens aux réalisateurs confirmés de pouvoir terminer leurs projets (en amont du festival), de les montrer et d’en débattre (durant le festival) et de les financer (a posteriori) grâce au dispositif Aide après réalisation aux films de courts-métrages (ex-Prix Qualité) délivré par le CNC, à des courts sélectionnés dans certains festivals français, parmi lesquels figurait Les Pépites.

Cet accompagnement s’explique peut-être par le parcours d’Aïcha Bélaïdi, fondatrice et déléguée générale du festival, qui a officié en tant que Déléguée générale de l’Association pour le cinéma indépendant dans sa diffusion (ACID) – cette même section où sont par la suite passés Djinn Carrénard, Carine May et Hakim Zouhani ou Pascal Tessaud.

En 2001, elle y avait découvert Rabah Ameur-Zaïmeche venu déposer Wesh wesh, qu’est ce qui se passe ? et avait reçu de cuisantes remarques de ses collègues : «Arrête de montrer des films du tiers-monde [1]»… Quelques années plus tard, c’est au sein du Festival du Film de Paris qu’elle avait repéré de jeunes talents. Une détection qu’elle décida de poursuivre de façon indépendante avec son propre festival en accompagnant les réalisateurs indépendants dans leurs épreuves au quotidien : scénario, casting, tournage, montage… Une femme de l’ombre qui savait mettre en lumière ceux qui avaient la sensation d’être quelque peu « oubliés » du cercle fermé du cinéma français. Et qui faisait le lien entre beaucoup de créateurs solitaires dans leur acte de création.

Le réalisateur Raoul Peck avait d’ailleurs fait appel à elle pour mettre en place la Résidence de la Fémis, démarrée en avril 2015, permettant à 4 aspirants cinéastes d’intégrer la grande école de cinéma française et d’être formé (et financé) à plein temps durant neuf mois.

De La Courneuve à Tanger

De 2007 à 2012, Les Pépites du cinéma n’avait pour parrains que les cinéastes révélés les années précédentes (JR, Jean-Pascal Zadi, Karim Dridi, Nabil Ben Yadir, Rachid Djaïdani, Djinn Carrénard, Mohcine Besri…). Mais en 2012, Michel Gondry se déplace à La Courneuve (93) pour présenter The We and The I, attire la presse qui ne se déplace que pour les people, prend une claque de cinéma et devient parrain officiel du festival.

À partir de 2013, et suite à la nomination de Malika Chaghal, ancienne directrice du cinéma L’Étoile de La Courneuve (également vice-présidente de Talents Urbains), à la tête de la Cinémathèque de Tanger, au Maroc, Les Pépites du Cinéma s’offrent, une fois par an, une programmation hors-les-murs.

Lors de la première édition, les 29 et 30 novembre 2013, la sélection était essentiellement composée de réalisateurs franco-marocains (Adnane Tragha, Meryem Benm’barek, Yassine Qnia) et franco-algériens (Nadja Harek, Akim Isker et Rachid Djaïdani). Elle s’était diversifiée en 2014 (Gaëtan Kiaku, Pascal Tessaud, Albiane Faretti…) mais n’avait, faute de financements, pas eu lieu en 2015.

L’année dernière, Malika Chaghal, Delphine Toussaint et Sandrine Morvan ont porté seules la 9e édition des Pépites du cinéma pilotée à distance par Aïcha Bélaïdi. Durant le festival, tout le monde espérait la voir pointer le bout de son nez. Mais non. Seuls des applaudissements en son honneur, des nouvelles entre réalisateurs. Et cette peur latente de ce silence installé depuis qu’on la savait alitée. L’annonce de son décès est une douleur pour l’ensemble des réalisateur(ice)s sélectionnés par son festival, l’ensemble des admirateur(ice)s de cette femme courage qui défendait un cinéma français indépendant et métissé.

Les hommages sont nombreux. Pour le cinéaste belge Nabil Ben Yadir : « c’était la première a avoir cru aux Barons mon premier film qui faisait l’ouverture des Pépites en 2009. Je suis triste et malheureux ». Pour Brahim Fritah : « de la tristesse teinte ce début d’année, une pensée pour Aïcha et tout ce qu’elle a réussi et fait pour un cinéma différent, vivant ». Bonny Anoman ne tarit pas d’éloges non plus : « si je continue à faire des films encore aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à des gens comme Aïcha qui croyait profondément au cinéma français en provenance des milieux modestes ».

Ce 4 janvier 2016, Aïcha Bélaïdi nous a quitté. Laissant derrière elle un travail de longue haleine, difficile, majestueux, à l’aune des 10 ans d’un festival qui accompagnait avec exigence et qualité les pépites, « ses » pépites, aujourd’hui orphelines. Et dont elle était fière, si fière. Repose en paix Aicha.

Claire Diao

L’hommage à Aïcha Bélaïdi aura lieu à 14h aux Pompes Funèbres Richet Massin, Quai du Vieux Port, 1 rampe de Saint-Prix 02100 Saint-Quentin.

[1] Lire « Elle court, elle court, Aïcha Belaïdi » de Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah, publié par le Bondy Blog le 3 décembre 2009 : http://bondyblog.liberation.fr/200912031300/elle-court-elle-court-aicha-belaidi/#.VjDvqaQRXBM

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