Depuis deux ans, Kevi Donat organise le « Black Paris Walks ». Ce guide touristique de 30 ans propose des visites de quartiers Parisiens, en anglais et en français. Lansala était dans le groupe. Reportage.

« On attend des retardataires, comme la plupart sont antillais je leur ai dit de venir à 14 h00 pour qu’ils soient à l’heure, à 14 h30 ! » ironise le chef d’orchestre. Cette entrée en matière donne le ton et désacralise la profession qu’on peut trouver un tantinet rigide. Le reste des visiteurs, des spectateurs arrivent et se placent autour de l’homme à la partition tel un héraut du Moyen Âge. Les présentations se font rapidement, échanges de poignées de main et de politesses. 14 h 45, top départ du marathon culturel dans le V° arrondissement en face des sépultures des philosophes des Lumières. Ils sont sept jeunes d’origines Antillaise, entre 25 ans et 35 ans, à se lancer dans la découverte du Quartier Latin. L’auditoire se compose de deux femmes et six hommes encerclant le guide aux lunettes de soleil et à la barbe foisonnante. Au pied du Panthéon, il accorde ses violons devant son public, le périple se fera dans le Quartier Latin et de Saint Germain-des-Près.

Au Panthéon

« Alexandre Dumas avait une particularité pour l’époque… Il était ce qu’on appelait un quarteron. L’écrivain avait un quart de sang noir. Sa grand-mère était une esclave haïtienne qui a eu un enfant avec son maître. Cet enfant est le père d’Alexandre Dumas : le Général Dumas. C’était le premier général noir de l’armée française sous la Révolution ! Le père de l’auteur du  »Comte de Monte-Cristo » eu une très belle carrière, il était respecté et craint par ses ennemis. Les Autrichiens l’appelaient « le diable noir ». On dit souvent que c’était le général Dumas qui avait transmis à son fils sont goût pour les aventures. Aujourd’hui lorsqu’on parle d’Alexandre Dumas en France, on dit très rarement qu’il avait des origines haïtiennes. Ce n’est pas la façon qu’a la France de raconter l’histoire, on ne met pas les origines en avant ».

Le guide sort de sa besace, sa partition, son porte revue, pour chaque nom cité, il sort son illustration accompagné de sa nécrologie. « Il y a deux petits détails intéressants, là j’ai une photo d’Alexandre Dumas de son vivant dans le 19ème siècle et là c’est Gérard Depardieu qui incarne l’auteur des « Trois Mousquetaires » dans  » l’Autre Dumas ». Ils auraient pu prendre un acteur de couleur mais peut être qu’il n’avait pas ça sous la main !».  Son intervention déclenche des rires dans l’assemblée.

« Le sujet du film « l’Autre Dumas » traite de la relation entre Alexandre Dumas et Auguste Maquet. Ce dernier s’avère être ce qu’on appelle un nègre littéraire. Quand vous avez un public américain et que vous leur expliquez que le mot « ghost writter » en France se traduit nègre, donc « nigger » les touristes hallucinent…»

Les anecdotes vont bon train sur tous ces hommes «Panthéonisés» à la carrière brillante. La musique continue à deux à trois rues plus loin, sous un soleil qui n’épargne personne. Ces mélodies peu connues ou méconnues remises au goût du jour, le temps d’une visite dominicale. Des passants voient cet élan historiquement culturel, d’un oeil moins tendre. Le métronome a l’habitude et n’y prête pas attention. Le public se déplace sans bruit et imprègne les mesures en silence.

 Lycée Louis-le-Grand

« Aimé Césaire a été Panthéonisé en 2011. Je venais de commencer ma carrière de guide touristique. Mes visites se terminaient toujours devant le Panthéon, je ne faisais pas encore le « Paris noir », donc j’avais un public éclectique. Sur la façade, il y avait deux énormes portraits d’Aimé Césaire, les touristes étrangers me demandaient « c’est qui ? » J’étais fier de leur présenter cet illustre personnage ». L’un des visiteurs lance « c’est Tonton ! » en référence au respect sans failles qu’il porte à l’académicien.

« On parle d’Aimé Césaire devant cette autre bâtisse car quand il arriva à Paris dans les années 30, il a étudié au lycée Louis-le-Grand. Pour la petite histoire, Léopold Sédar Senghor était perché sur un balcon… Césaire alla au bureau des inscriptions, Senghor le regarda surpris, Césaire se retourna et il vit Senghor posé sur le balcon. Il descendit le voir, il le pris dans ses bras et lui dit ‘tu seras mon bizut !’ En d’autres termes, je vais m’occuper de toi ».

artites de rue« J’ai eu peur de la signification de ce mot » envoi le visiteur abonné aux interventions cocasses. La visite continue. « Ils vont passer beaucoup de temps ensemble à dialoguer. Senghor a apporté beaucoup de choses à Césaire car il va lui parler de ‘la noblesse de l’Afrique’. Aimé Césaire dira ‘c’est grâce à Senghor et à Paris qu’il découvre ses origines africaines…’  Il y avait un troisième larron dans leur équipe qui s’appelait, Léon Gontron Damas qui était guyanais. Cela faisait un Sénégalais, un Antillais et un Guyanais qui travaillaient ensemble. Ils montèrent une revue qui s’appelait ‘l’étudiant noir’. Pour la première fois en 1937, ils prononcèrent le mot : négritude. C‘est tout d’abord un concept qui va devenir un véritable mouvement littéraire. Ils partirent du mot nègre qui est une insulte, qui est humiliant… Ils s’en emparèrent et ont firent une fierté. Par la suite les tenants de la négritude iront chacun de leur propre définition. La définition que je trouve la plus intéressante c’est celle de l’écrivain Jean Paul Sartre ‘La négritude c’est la négation de la négation de l’homme noir’ ».

Entre deux lieux, deux passage tumultueux, l’homme aux partitions, Kévi Donat dévoile la trame de son oeuvre qu’il lui tient temps à coeur. « Au fur et à mesure des visites et alors que je gagnais en expérience, beaucoup de touristes me posaient la même question: ‘Pourquoi y a-t-il autant de Noirs à Paris ?’ Comment résumer des siècles d’histoire en une ou deux phrases ? C’est ainsi qu’est née l’idée du Paris Black Walks »

Après la nostalgie, place à l’esprit rue Monsieur le Prince « Le Polidor c’est très bon, on y mange bien ! Si vous regardez de plus près la devanture du restaurant vous verrez qu’ils ont de l’humour sur leur écriteau : Le Polidor n’accepte pas les cartes de crédit depuis 1845 ».

Restaurant le Polydor

«  Au 20ème siècle, le restaurant le Polydor était considéré comme le collège de Pataphysique. C’était une fausse science créé par des écrivains : les surréalistes ». C’était un mouvement littéraire basé sur le domaine du rêve, de l’absurde. L’un d’entre eux a beaucoup compté dans l’histoire du Paris noir, Boris Vian. « Boris Vian fait l’École centrale, donc il était voué à devenir ingénieur mais sa découverte du jazz changea tout. À l’époque dans les années 30′-40′ les gens qui aimaient le jazz dormaient le jour et vivaient la nuit. Ce train vie n’était pas compatible pour un ingénieur. L’auteur de « L’écume des jours » s’improvisa artiste : musicien, écrivain, traducteur… Il s’intéressa au Paris noir, à travers le jazz. Il adorait Duke Ellington, il vouait un vrai culte à tous ces jazzmen. Boris Vian rencontra beaucoup de jazzmen et il apprit que la situation des noirs aux Etats-Unis était complexe. Il décida d’écrire un livre,  J’irai cracher sur vos tombes. Boris Vian tricha en allant voir son éditeur avec un manuscrit qu’il prétendra avoir juste traduit l’œuvre de Vernon Sullivan. Vernon Sullivan était un pseudonyme de Boris Vian, il écrivit en pastichant le style des romans noir américain. Le livre a fait scandale à l’époque, c’est ce que j’aime chez Boris Vian c’est quelqu’un qui n’a pas peur de choquer. »

JazzmenAvant d’arriver à bon port, certains s’échangent leurs avis sur des comédies : « Case Départ », « Crocodile du Botswanga » et « Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu », pendant que d’autres s’imprègnent de la visite en silence. Les avis sont divers, chacun campe sur ses positions. Une affiche écartelée entre deux piliers du théâtre attire notre attention. Elle explicite et entre en résonance avec tout le concerto, la visite dominicale. Notre virtuose stipule qu’il ne connaît pas cette pièce au nom intriguant, mais l’un des auteurs lui inspire une leçon de courage. Jean Genet s’était distingué en défendant Angéla Davis par ce texte en 1970 : « Angela Davis est dans vos pattes. Tout est en place. Vos flics – qui ont déjà tiré sur un juge de façon à mieux tuer trois Noirs -, vos flics, votre administration, vos magistrats s’entraînent tous les jours et vos savants aussi, pour massacrer les Noirs. D’abord les Noirs. Tous. Ensuite, les Indiens qui ont survécu. Ensuite, les Chicanos. Ensuite, les radicaux blancs. Ensuite, je l’espère, les libéraux blancs. Ensuite, les Blancs. Ensuite, l’administration blanche. Ensuite, vous-mêmes. Alors le monde sera délivré. Il y restera après votre passage, le souvenir, la pensée et les idées d’Angela Davis et du Black Panther ».

Théâtre de l’Odéon

« Ici s’est produit celui qu’on considère comme le premier grand acteur noir français. Il s’appelait Habib Benglia et c’était un noir d’Algérie. Ce que les gens retenaient souvent, c’était qu’il soit charismatique, musclé et très grand ! Quand je cherchais mes photos, j’ai eu du mal à en trouver habiller. » Le groupe aime les traditions et se met à rire.

« Il eut une très belle carrière au théâtre. Les gens qui vont au théâtre n’ont aucun mal à voir un noir interpréter « Cyrano de Bergerac ». Le problème c’était au cinéma ! La télévisons, le cinéma étant plus populaire on va demander de simplifier le discours. À partir du moment où il va se mettre à faire du cinéma, il va interpréter des rôles comme : le roi des sauvages, le roi de l’Afrique, le cannibale… » Quelques rires grinçants font irruption, à cet instant limite gênant.

« J’en ai entendu parlé dans un documentaire qui s’appelle « Noirs de France », qui est un documentaire en 3 parties fait par l’historien Pascal Blanchard et le réalisateur Juan Gélas. Dans le documentaire, il y a des acteurs contemporains comme Pascal Légétimus qui disent : « le théâtre c’était pas mal, mais le problème c’est quand j’ai dû passé du théâtre à la télévision ou au cinéma, on m’a demandé de jouer le noir ».»

Les anecdotes et les personnages emblématiques du Paris noir défilent avec bonhomie. Militants, hommes politique, écrivains, musiciens se croisent dans des portraits contés. Une fois la performance finie les visiteurs règlent la prestation et partent avec des bagages remplis d’histoires. C’est environ deux heures de visite dans un Paris où l’on croise une vraie galerie de personnages. Il y a des histoires sympathiques et d’autres moins, que l’on découvre ou redécouvre le temps d’une marche dominicale dans l’histoire.

Lansala Delcielo

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