Au début, c’est un joyeux bordel. L’immense salon luxueux de la Maison de l’Amérique latine de Paris se fait exigu pour accueillir tous les admirateurs d’Edouard Glissant venus assister à une veillée, ce dimanche 6 février, trois jours avant ses obsèques martiniquaises. Debouts, ou assis par terre en attendant le piano qui doit encore être livré, le ti’punch les fait patienter.

Le ballet des personnalités qui arrivent les unes après les autres et qui prennent place sur les chaises des premiers rangs réservées pour elles, la famille ou les amis proches assure l’animation. Dominique de Villepin focalise les regards mais c’est sans compter l’arrivée de Stéphane Hessel, le résistant de 93 ans, devenu chouchou incontesté du public depuis qu’il s’est indigné dans son dernier ouvrage. Edgar Morin, Edwy Plenel, Laure Adler pour ne citer qu’eux : une bonne partie de l’intelligentsia de la Rive gauche parisienne n’aura pas fait faux bon à Edouard Glissant.

« Allez boire un verre ! On est dans une veillée. On va faire comme si on était en Guyane, en Martinique, en Guadeloupe. Il faut qu’il y ait un sain brouhaha ! » ambiance le Monsieur loyal de la soirée. Puis commence la succession d’interventions, de discours ou encore de lectures de poèmes par des artistes comme Sapho ou Denis Lavant, inspiré dans ses envolées lyriques. Selon la personnalité de chacun, le ton est solennel, nostalgique, vibrant ou encore rempli d’humour attendri. La chanson en créole interprétée par Mariejosé Alie et accompagnée au piano par Dominique Fillon fait rouler des larmes sur des visages émus.

Les hommages s’enchainent mais ne se ressemblent pas. Un discours aura su particulièrement imposer un silence de plomb : celui de l’ancien Premier ministre. Sans notes et avec une voix qui aurait pu recaptiver n’importe quelle assemblée ONUsienne, il tisse, lui aussi, une couronne d’éloges à son ami disparu, qu’il conclut par une saillie politique. Pour Dominique de Villepin, en dénonçant « l’odieux » Ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, Edouard Glissant avait su préserver l’honneur de la France…

Sandrine Dionys

Interview de Edwy Plenel :

Pour ceux qui ne connaissent pas Edouard Glissant, pouvez-vous expliquer en quelques mots qui il était ?

Edwy Plenel : « Edouard Glissant, c’est un grand grand poète, c’est aussi un romancier et un homme de théâtre mais c’est surtout un très grand penseur et c’est celui qu’il faut lire aujourd’hui pour inventer l’imaginaire dont nous avons besoin pour échapper aux violences, pour échapper aux conflits, pour échapper à ces guerres d’identité.

Le credo de Edouard Glissant, c’est que nous vivons dans un « tout monde » où toutes les identités sont faites de relations. Il n’y a pas d’identité à racine unique, ce n’est pas le métissage ce qu’il appelle « la créolisation », c’est quelque chose de beaucoup plus subtil, de beaucoup plus réel…

Ce n’est pas une identité qui se marie à une autre pour faire une autre identité qui serait fermée aux autres. Toute sa poésie, toute sa pensée, toute sa littérature, tout son imaginaire, c’est de nous apprendre à tisser ces liens de ce qu’il appelait des routes de solidarité […]

Edouard nous montre dans sa curiosité du « tout monde » qu’il y a des humanités. Il est décédé au moment où, au fond, le monde s’ébranle de la manière la plus improbable qui soit. De Tunis au Caire et peut-être un jour jusqu’à Paris, c’est un monde de libération, c’est un monde qui sort de cette dichotomie, cette dualité. Soit vous êtes sous la dictature, soit vous êtes enfermé dans l’intégrisme…

Eh bien là, on voit des peuples sans leader, sans parti, sans programme essayer d’inventer eux-mêmes la liberté. Voilà. Glissant, pour tout dire, c’était un maître de liberté. »

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