La rencontre n’est pas fortuite, car Véronique et moi nous sommes déjà rencontrés dans d’autres circonstances. Je suis en caisse. Elle se dirige vers moi pour payer des articles dans le magasin de sport où je travaille, j’entame la conversation. Elle m’explique que les vêtements ne sont pas pour elle mais pour ses élèves, elle me dit être directrice d’une école, à Bobigny. Peu à peu, nous discutons des conditions de travail des élèves, elle me raconte quelques anecdotes tirées de son quotidien mais faute à pas de chance, il y a d’autres clients derrière elle qui attendent de se faire encaisser. Elle conclut le dialogue par : « Nous en discuterons peut-être une fois … »

Un an plus tard, nous nous retrouvons face à face pour une interview. Véronique Decker est l’auteure de Trop classe ! et de L’école du peuple, parus chez Libertalia. La dame n’a pas perdu de sa vivacité d’esprit, de son franc-parler. Lors de notre première rencontre, elle m’avait déjà interpellé par sa verve et par le fait qu’elle habitait pleinement sa fonction de directrice. Pas besoin de rester très longtemps avec elle, on le ressent à son écoute, c’est une passionnée de l’éducation. Elle rapporte ses expériences avec ses élèves, leurs parents, son équipe enseignante, les agents de nettoyage, de cantine, tous ceux qui constituent la vie de son école. Son combat, c’est celui de l’apprentissage du vivre-ensemble et la transmission de l’esprit collectif. De façon mimétique à ses deux livres écrits sous la forme de petite chronique, j’ai tenté de retranscrire notre échange, afin de demeurer dans la continuité de son style percutant et saillant. Je lui ai laissé carte blanche pour notre interview.

Le Bondy Blog  : Il y a une dimension très importante dans votre approche éducative, c’est le respect de la dignité de soi.

Véronique Decker : Je n’ai jamais utilisé de méthode hors-cadre pour mon propre intérêt. En revanche, pour l’intérêt de mes élèves, oui. Quand j’observe les gens serrer leur sac-à-main lorsque l’on arrive au Louvre avec nos classes, je peux faire des remarques désagréables à entendre, ça oui ! Pourquoi ? Mes élèves n’ont pas à être humiliés par un ou une abrutie. J’ai à leur montrer que nous devons disposer d’une certaine fierté de nous-mêmes. Leur faire comprendre que si tu réagis face à une injustice, que tu gagnes ou que tu perds, tu as gagné puisque tu as réagi. Être enseignant ou éducateur en banlieue porte du sens lorsque l’on enseigne ces valeurs de solidarité et de fierté de soi en dépit du regard des autres.

Le Bondy Blog : Vous avez un exemple à nous donner ?

Véronique Decker Je me souviens d’un de mes élèves, venir vers moi avec la fiche de paie de son parent, me demander le pourquoi de la baisse de salaire. En étudiant d’un peu plus près, j’ai constaté que la prime panier avait sauté. Je suis rentrée en contact avec la ressource humaine de l’entreprise. La secrétaire m’a expliqué que la prime avait été retirée pour cause de Ramadan. Je demande le responsable immédiatement menaçant de faire appel à tous mes contacts d’influence s’il ne réglait pas cette situation au plus vite. Le gamin était explosé de rire de voir sa directrice mentir comme ça au téléphone. Quelques jours plus tard, la prime panier du parent a été rétablie.

L’objectif de l’école publique n’est pas la performance de l’élève mais la constitution de la nation

Le Bondy Blog : Et les questions de performance dans tout cela ?

Véronique Decker : Le fait que les résultats scolaires bruts de l’école ne soient pas extraordinaires, ça n’a pas une extrême importance pour moi. La confiance en soi, l’audace devant la vie, la capacité d’aller au bout de ce que l’on a entrepris, ça m’intéresse davantage. L’objectif de l’école publique n’est pas la performance de l’élève mais la constitution de la nation. L’intérêt de l’école est de rencontrer des gens, de visiter des lieux où tes parents ne t’auraient pas emmené, de lire des livres que tu n’aurais pas lus chez toi. Le niveau de performance est secondaire car elle n’est pas synonyme automatiquement de réussite sociale. La question est de savoir si tu vas être un être humain intéressant.

Le Bondy Blog : Vous êtes directrice d’école à Bobigny depuis quinze ans, institutrice depuis trente. Une période qui vous donne un sacré recul…

Véronique Decker : C’est un avantage d’avoir une très longue période au même endroit. À l’Assemblée nationale, je me suis présentée comme la Miss Marple de l’Éducation Nationale. Je pense faire partie des gens qui ont une voix dans la banlieue. J’y suis depuis un bon bout de temps et je m’y sens bien. Je ne connais que l’école primaire à Bobigny. J’ai trente ans de recul à peu près sur le même endroit, ça me permet de voir les choses de manière longitudinale. Il n’y a pas eu de grand remplacement mais quand vous prenez le registre de mon école en 1975, il n’y avait quasiment que des Français de souche issus de toutes les régions de France. Et puis, petit à petit, sont arrivés des Antillais, des Haïtiens, des Sénégalais, des Tamouls, etc. Aujourd’hui, on se retrouve avec une école où tous les enfants sont issus de l’immigration. La stupidité est de dire que la banlieue n’a pas changé mais c’est aussi stupide de ne pas accepter ce changement.

On fait quoi de ceux qui ne rentrent pas dans les cases, on les laisse sur le banc ?

Le Bondy Blog : Il y a quelques minutes vous disiez ‘je vais te faire une Natacha Polony’. C’est quoi une Natacha Polony ?

Véronique Decker : Un personnage médiatique creux, disposant d’une enveloppe corporelle relativement réussie, mais dont l’intérieur est totalement vide, c’est-à-dire, qui débite des discours ayant pour unique intérêt d’être à la mode, qui plaît autant à droite qu’à gauche. La grande force de Natacha Polony est d’avoir fait croire à la gauche qu’un discours de droite est forcément un discours progressiste. Par exemple, la sélection dans l’éducation était le moyen de rétablir le niveau des grandes universités françaises et de la culture classique. La sélection, c’est quand tu tries sur le volet, et dans cette sélection, il y a quand même des jeunes qui tombent entre les lames. Ce que ne dit pas Natacha Polony ,c’est la chose suivante : ‘On fait quoi de ce qui ne rentrent pas dans les cases, on les laisse sur le banc ?’

Le Bondy Blog : Ne pensez-vous pas qu’il y a à réformer aussi l’université ?

Véronique Decker : On envoie certains jeunes à l’université pour masquer le chômage des jeunes dont on sait pertinemment qu’ils vont se casser la figure. Puisqu’on le sait, pourquoi ne pas faire comme la fac de Vincennes dans les années 75 qui s’est ouverte à tout le monde, y compris les non-bacheliers ? Il y avait des tutorats, des remises à niveau qui permettaient de relancer des étudiants sur de bonnes bases. D’un côté, on ne fait rien pour réorienter correctement ces jeunes un peu paumés et d’un autre on encourage à poursuivre des voies dans laquelle ils perdent pied. C’est l’enfer du non-dit qui conduit à de telles catastrophes.

Propos recueillis par Jimmy SAINT-LOUIS

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