Victor Dermo, mangaka français originaire de Caen, a sorti le 20 juin son tout premier manga : Diamond Little Boy. Inspiré de sa propre histoire marquée par la délinquance, ce récit mêle culture hip-hop et introspection. Dans un style « furyo », il raconte son parcours, entre errance et renaissance grâce au dessin. Le tout dans un manga brut, sincère et jamais vu en France. Interview.
Peux-tu nous parler de ton street manga ?
Diamond Little Boy est un manga autobiographique qui retrace mon parcours de mes 13 ans jusqu’à mes 19 ans et qui est une série prévue sur 4 tomes.
Je le définis comme un « street manga » parce qu’il fait le pont entre la culture hip-hop et les codes du manga classiques. Je reprends le style des « furyo » qui sont sur les thèmes de la délinquance juvénile, mais cette fois remixée à la française. La différence entre le Japon et la France se trouve dans la façon de raconter la réalité.
Sur le classement des pays avec le plus bas taux de criminalité, le Japon est 5e alors que la France est 37e. Et généralement au Japon, les mangakas racontent des bagarres de lycéens en 50-50 sur des terrains vagues, c’est souvent plus de l’ordre de la fiction. Ici avec Diamond Little Boy je raconte une autre réalité.
Dans ton manga, tu racontes ton adolescence durant laquelle tu es tombé dans la délinquance. Pourquoi voulais-tu revenir sur ce moment de ta vie et pourquoi sous cette forme-là ?
Je suis né en 1994 donc j’ai grandi là-dedans avec des animés comme GTO ou Full Metal Alchimist. Et puis plus tard, suite à la mort de mon meilleur ami, je me suis renfermé dans le monde des geeks, c’était mon refuge. Je me suis aussi lancé dans le manga parce que c’est un média qui est hyper accessible. T’as juste besoin d’une feuille et d’un crayon comparé aux films où il te faut du matériel, un producteur, des acteurs etc. Tu es vraiment libre. Peut-être que si j’avais grandi dans une famille aisée et que j’avais eu les moyens, je me serais tourné vers le cinéma pour produire des films.
Quel a été le point de départ de la création de Diamond Little Boy ?
Le parcours a été long. J’ai commencé il y a 8 ans maintenant. J’avais pas forcément besoin de contacts parce que c’était une scène où il n’y avait personne et où il y avait tout à faire. J’ai dû faire mon chemin tout seul. Tout a commencé avec deux potes à moi qui étaient incarcérés. On s’écrivait des lettres, je les dessinais pour les divertir.
J’avais envie de témoigner d’une génération, d’une époque
Je me suis souvenu qu’avant d’aller en prison, mes potes faisaient du rap et ils avaient fait une mixtape où ils racontaient nos vies, notre quotidien. J’avais trouvé ça fascinant de nous « storyteller » à travers un art. Le problème c’est que je ne savais pas rapper (rires) mais j’avais un bon coup de crayon. Et j’avais envie de témoigner d’une génération, d’une époque. Culturellement, il y avait quelque chose de fort à raconter.
J’ai donc décidé de raconter ma vie d’en faire un témoignage générationnel. Il n’y a aucun manga sur les mecs de quartiers qui vivent en France et je n’ai jamais vu non plus un manga qui raconte un drame social français donc je trouvais aussi intéressant de narrer ces réalités-là. Il y avait aussi toute une question autour de la représentation. Personnellement, je n’ai jamais lu un manga dans lequel le héros principal était un noir ou un arabe.
Lorsque tu étais encore en indépendant, tu as réussi à publier ton manga au Japon, pays du manga. Peux-tu nous raconter ?
Déjà, c’était exceptionnel de sortir son manga au Japon, d’autant plus que je suis le premier auteur français à avoir sorti son manga au Japon en totale indépendance. C’était un objectif. Je voulais faire un truc qui n’avait jamais été fait et c’était important pour moi parce qu’il fallait être impactant surtout en étant indépendant. Les mecs comme moi on leur demande toujours de faire deux fois plus que les autres. C’était un vrai coup financier par contre. Tout sortait de ma poche et ça représentait un ou deux ans de salaires.
Pour cette nouvelle version de Diamond Little Boy, j’ai travaillé avec les studios Atsu, le plus gros studio d’assistance mangaka au monde
Aujourd’hui, pour cette nouvelle version de Diamond Little Boy, j’ai travaillé avec les studios Atsu, le plus gros studio d’assistance mangaka au monde. Il est dirigé par Atsuhiro Saito qui a travaillé sur des œuvres comme Naruto, Hunter x Hunter ou Bleach. Il fallait le convaincre et on a réussi à bosser avec les studios et aujourd’hui je suis le premier auteur étranger à le faire.
Tu dis souvent que la culture t’as sauvé de la délinquance. Selon toi, quel est l’enjeu sur la place de la culture dans les quartiers ?
La culture c’est toute ma vie et je pense que ça m’a sauvé. Selon moi, il y a un vrai problème autour de la question des représentations. Moi je viens d’un quartier où si tu ne deviens pas footballeur, humoriste ou rappeur, tu ne seras jamais riche. Je n’avais jamais vu un mec percer parce qu’il vendait des livres.
Aujourd’hui, ce qui est bien c’est qu’on a accès à internet donc on a la possibilité de faire des choses et d’apprendre. J’essaie d’intervenir dans les bibliothèques de quartiers ou dans les prisons pour montrer que c’est possible. Mon rêve, c’est que le street manga dans 5 ou 10 ans soit une discipline et que tous les petits de quartiers puissent raconter leurs histoires à travers le dessin.
Tu as un lien très fort avec la musique et en particulier la musique hip-hop. Peux-tu nous en parler ?
La musique c’est toute ma vie. Quand je dessine j’entends les discussions des personnages, mais j’entends aussi de la musique. La musique c’est aussi une question de transmission d’émotions et quand je dessine les scènes, je vais forcément penser à une musique et ça se retranscrit dans mes planches.
D’ailleurs le sommaire du manga reprend des titres de musiques ou des punchlines : Jusqu’ici tout va bien de Booba, Peu de gens le savent d’Oxmo Puccino ou encore Lettre à Élise de Beethoven.
Je suis pote avec Orelsan et son équipe qui ont une place importante dans mon parcours. À mes débuts, j’avais rencontré son producteur qui s’appelle Ablaye et je lui ai montré quelques planches que j’avais faite. Il m’a dit : « Je les connais les gens fous comme toi qui ont des visions, continue ton truc ». Un an après, je l’ai recroisé et il a kiffé mon taff. Il m’a présenté Orelsan et toute l’équipe, on est devenu potes et ils me donnent beaucoup de force encore aujourd’hui.
Ton manga s’appelle Diamond Little Boy. Pourquoi ce titre ?
Diamond Little Boy c’est en hommage au titre d’une chanson de mon oncle. Et puis en même temps je trouve que ça représente bien tous les jeunes aux passés difficiles qui ont besoin d’extérioriser certaines choses. Selon moi, ce sont comme des diamants bruts qui ne demandent qu’à être taillés. C’est ça les petits garçons diamants.
Propos recueillis par Sélim Krouchi