A 30 ans, Thibault Baka a fait de Villiers-le-Bel (95) sa résidence d’artiste et sa source d’inspiration. Portrait d’un touche à tout qui croit aux bons génies.

Gare du Nord : je prends le RER D pour rejoindre Villiers-Le-Bel dans le Val-d’Oise. La troisième ville de France à s’être le plus fortement abstenue aux dernières municipales, 62%, juste derrière Vaulx-en-Velin et Roubaix. D’autres penseront aussi aux émeutes de 2007 après la mort de deux adolescents en moto cross, percutés par une voiture de police. À Nicolas Sarkozy s’érigeant comme grand justicier contre l’insécurité et aux peines de prison fixées sur la base de témoignages anonymes rémunérés. Pour l’instant je pense à Lino du groupe de rap Ärsenik, originaire de la ville, et à son prochain album qui s’annonce très prometteur. Et surtout à Tibault Baka, jeune trentenaire écrivain et entrepreneur qui puise une partie de son inspiration dans son Villiers-Le-Bel natal. J’ai rendez-vous avec lui pour qu’il me parle de sa vision des municipales, de son travail, de sa ville, de la France, du monde…, ça tombe bien il n’aime pas les limites.

« Ma limite c’est pas le ciel ou l’espace, c’est ce qu’il y’a dans ma tête. Depuis qu’on est petit ils nous disent qu’on a grandi dans un territoire de merde, on nous insulte à travers les médias, mais on est là, debout, et on fait des choses ! Moi c’est ce que je dis aux gens que je rencontre dans les quartiers, vous êtes des génies ! Des génies ! Et moi, je ne suis pas une exception ! »

Tibault Baka déteste se poser en exception. Il ne veut surtout pas que les plus jeunes se disent « ah mais lui il est différent il a un truc qu’on n’a pas, pour nous c’est mort… ». C’est pour cette raison qu’il a volontairement introduit une part de fiction dans ses deux premiers romans (Le bon lieu Tome 1, 2011 et Tome 2, 2012). Pour se détacher de son histoire personnelle. On y retrouve donc plusieurs aspects de son vécu à Villiers-Le-Bel, mais cette prise de distance lui évite de se poser en porte-parole des banlieues. Il les a même respectivement caractérisés de vélo et motobiographie (jeu de mot pour éviter le terme autobiographie). Ses livres, autoédités, se sont vendus à plus de 10000 exemplaires. Il travaille en ce moment sur un troisième tome « toujours en cours d’écriture, parce que chaque jours il y a des nouvelles choses qui m’inspirent donc j’ai du mal à me dire stop, j’ai la matière suffisante », et sur une adaptation à l’écran de ses romans.

Mais le Beauvillésois a aussi d’autres activités. En 2008 il a créé la société TMS Consulting (TMS pour tout travail mérite salaire), un cabinet de placement pour les demandeurs d’emplois issus des quartiers populaires. L’idée était de miser sur la force qu’ils pouvaient apporter aux employeurs et d’éviter une posture de demande. L’aventure dure deux ans, faute de marché suffisant et des difficultés à rentrer dans les bons critères pour obtenir des aides de l’Etat.

« La politique c’est comme Coca et Fanta, c’est le même groupe, il n’y a que la couleur qui change »

Ses divers travaux lui valent d’être invité par TF1 en 2012 pour l’émission Parole de candidat. Il a l’occasion de débattre avec Nicolas Sarkozy. L’échange est assez musclé mais Tibault Baka ne se laisse pas impressionner. Il reste cependant déçu de l’incontournable schéma qui s’opère dans ce type de débat. Il pensait dénoncer la mauvaise image des quartiers populaires que véhicule beaucoup trop souvent les hommes politiques à travers des discours « pédago-idéologiques » douteux. Mais l’ancien président évite le problème et se pose en bon professeur qui explique la vie à un jeune qui « parlait très bien pour un… » (Nicolas Sarkozy, le lendemain du débat face aux journalistes, ne finira pas sa phrase).

« À chaque fois que les médias parlent de la banlieue, ils invitent un noir ou un arabe. Jamais un blanc, même s’il habite en HLM, jamais un chinois ou un indien. À croire que les banlieues c’est une colonie française. » Des idées bien arrêtées, des livres aux thématiques engagées, une activité dans le secteur de l’emploi, un débat avec Sarkozy… « Je ne fais pas de la politique en soi, je fais juste ce que les politiques devraient faire : être soucieux du chômage, des logements, des conditions de vie de mes confrères. Disons que je fais de la politique humaine, alors que les autres ils font du business. La politique c’est comme Coca et Fanta, c’est le même groupe et il n’y a que la couleur qui change ».

Le Beauvillésois prend du recul par rapport aux différents partis et refuse de voter automatiquement à gauche parce qu’il vient d’un quartier populaire. « C’est une grosse carotte ça. La preuve avec Manuel Valls, qui pour moi exerce une politique d’extrême droite, nommé premier ministre dans un gouvernement de gauche ! ». Pour les municipales, la situation à Villiers-Le-Bel était assez surprenante. Depuis juin 2012, Jean-Louis Marsac était le maire PS de la ville (il avait pris la succession de Didier Vaillant, maire PS depuis 1997, qui souhaitait se consacrer pleinement à son poste de président de la communauté d’agglomération Val de France). Un peu plus d’un mois avant le premier tour, Mamadou Konaté, président PS du conseil municipal, démissionne avec cinq autres militants socialistes.

Le 25 février il dépose officiellement sa candidature pour les municipales avec une liste sans étiquette, se retrouvant face à son ancien camarade politique Jean-Louis Marsac. Tibault Baka devient alors le soutien symbolique de Konaté. Un peu étonnant pour quelqu’un qui refuse de s’engager officiellement dans la politique ? « Je ne soutiens pas un parti, je soutiens les idées qu’il défend. Il avait une vraie liste citoyenne. Et 90% de ses colistiers n’étaient pas directement issus du monde politique. Ce sont des gens que je croise, qui sont en contact avec les habitants de la ville. Dans la liste de Marsac il y’a des carriéristes, des profiteurs, et je les emmerde. Ils ne sont pas là pour la ville, ils vont prendre leur salaire et dire aux petits frères allez vous faire foutre. Ce n’est pas personnel, je n’ai rien en particulier contre Jean-Louis Marsac. Mais c’est aussi pour ça que les petits frères manquent d’exemples et c’est un problème».

« Je veux que mon fils de 7 ans puisse se dire moi aussi je peux être maire »

Mamadou Konaté atteint le deuxième tour et obtient 19,1% des voix. Mais Marsac l’emporte avec 52,2%. Ce que les médias ont surtout retenu, c’est le très fort taux d’abstention : 62,2% au premier tour et 61% au deuxième. « Je n’en veux pas aux abstentionnistes parce que dans un sens ils ont raison, ici les politiciens ne font rien. Mamadou Konaté s’est présenté officiellement un mois avant les élections, donc les habitants ont eu très peu de temps pour se rendre compte qu’il était sorti du système avec un programme citoyen. Par contre j’aurais préféré que ces 61% d’abstentionnistes votent pour un ennemi, par exemple le FN. Je ne soutiens absolument pas ce parti mais au moins ça aurait eu des conséquences et on aurait plus parlé du problème dans le fond. J’aime les conséquences, même si c’est dans une certaine forme d’autodestruction. L’abstention, ça ne sert strictement à rien ».

Loin de baisser les bras, Tibault Baka est prêt à revivre une « participation symbolique » politique dans 6 ans pour sa ville. Tant qu’il y aura une véritable liste citoyenne il sera là pour la soutenir. « Je veux que mon fils de 7 ans puisse se dire moi aussi je peux être maire. Que tous les petits, peu importe leur couleur ou leur religion et qui habitent en HLM puissent se le dire ».

Pendant que nous finissons notre diabolo menthe il m’explique que pour lui, même les petits qui vendent du shit ce sont des génies. « Ils comptent, négocient, esquivent les keufs. Je ne cautionne pas mais je suis obligé de dire qu’ils ont un certain talent ! ». Je pense que David Simon, le créateur de The Wire, serait tout à fait d’accord avec lui.

Nathan Canu

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