Le rap français porte-t-il une voix différente sur les violences faites aux femmes, en comparaison à d’autres genres musicaux, ou d’autres types de productions
artistiques ? Lié dès son éclosion à la contestation sociale et politique, le genre musical le plus populaire de ces dernières années est aussi associé à des représentations misogynes promues par certains de ces représentants. Malgré ces débats, de nombreux artistes ont tenté d’aborder la questions des violences faites aux femmes dans leurs chansons.

À partir d’une sélection (non-exhaustive) de titres qui va des années 2000 à aujourd’hui, avec en tête, la représentation des femmes, la domination masculine dans la société, les questions sociales, et les changements dans l’industrie du rap, nous avons tenté de retracer une petite histoire du traitement des violences faites aux femmes dans le genre le plus populaire du pays.

Pour Ouafa Mameche, « les exemples des morceaux parus dans les années 2000 sont plus significatifs, parce qu’il n’y avait pas de calcul par rapport à l’industrie du disque. Les ventes s’écroulaient pour beaucoup de rappeurs et il y avait cette notion de street cred’ qui était très présente. Donc les rappeurs qui en parlaient, le faisaient vraiment parce que c’était un problème qui les touchait ».

Les années 2000 semblent en effet compter plus de morceaux phares, qui traitent des violences conjugales. Que ce soit au travers de punchlines glissés dans des chansons ou dans des morceaux à thème spécifique, de Sniper à Médine, en passant par Rohff, LIM ou encore Diam’s.

Les années 2000 : Des mots implicites pour décrire la violence subie par les mères dans la misère sociale

« Quand je pense aux violences conjugales, je pense souvent à des morceaux dans lesquels les mecs parlent de leur daronne, et d’un père assez violent », commence Ouafa Mameche. La figure maternelle est un thème classique dans le rap français, et les mots avec lesquels les mères de familles sont décrites se ressemblent souvent.

Dans les textes, la mère est toujours forte, résiliente, parfois silencieuse, et se sacrifie pour sa famille. Souvent, elle pleure sans se plaindre et subit souvent l’absence du père, son silence ou ses coups.

Dans le morceau Sans (re)Pères (2003), Tunisiano et Blacko parlent par exemple de leurs pères absents. Tunisiano a quelques souvenirs de son père, dont il parle dans le dernier vers du couplet : « Combien de fois tu l’as vexée ? Combien de fois t’étais pas là ? Combien de bleus sur ses bras ? Car quand on aime on ne compte pas ».

 

Le morceau « Sans repères » chanté en live par le groupe Sniper. 

Dans cette phrase, Ouafa Mameche y voit de la pudeur : « Ils en parlent à postériori parce que c’est quelque chose qui les a vraiment touchés, de voir leur mère subir ça. Il n’y a pas forcément de rancœur envers le daron bizarrement. Mais il y a toujours cette compassion et cette pitié envers la mère. »

Le morceau, Toujours ton enfant, de Rohff (2004) est le plus éloquent car il réunit tous les codes du rap pour parler à la fois de la figure maternelle et de la figure paternelle. Il décrit une mère résiliente face aux nombreuses tâches qu’elle doit accomplir, à la vieillesse, et à la maladie : « Profonde écriture comme faire un massage à sa mère, pour apaiser ses courbatures dues aux tâches ménagères, Aux travaux sanitaires à force de porter les courses, trop fière pour les aides humanitaires », signe l’artiste du 94.

Une description que l’on retrouve aussi chez Sinik notamment, dans le morceau Précieuse (2006) qui est une déclaration d’amoir à sa mère : « Moi je suis froid et peu bavard, mais tel père, tel fils ».

 

« Toujours ton enfant » figure sur l’album « La fierté des nôtres » de Rohff, sorti en 2004. 

Dans le morceau « Toujours ton enfant », le père est lui aussi décrit comme un travailleur qui se bat pour sa famille mais dans des codes de masculinité traditionnelle (virilité, absence d’émotion, pas d’expression des sentiments, autorité paternelle) : « Le daron et ses dictons, Sur l’fauteuil muré dans ses pensées, autoritaire », chante Rohff.

« Elle dissimule sa tristesse, pour maintenir le soleil familial, et quand le daron la dispute tout l’monde a mal », raconte aussi Rohff depuis ses yeux d’enfant. Le couplet sur les pères commence par : « Certains darons squattent les rades enfermant leurs raisons dans une bouteille infâme, ferment le point sur leur fille et leur femme », mettant en avant le contexte social de ces violences, peut-être aussi pour minimiser ou excuser l’action des pères violents.

Ils pourraient décrire de façon super violente le père, mais non ils décrivent plutôt la tristesse de la daronne…

Ce morceau de Rohff raconte les violences que sa mère vit dans la sphère familiale dans le contexte du travail, de la pauvreté, de l’alcoolisme. Ouafa Mameche nous explique que dans le rap, le thème des violences conjugales est intrinsèquement lié au thème des violences sociales : « Les conditions de vie, le fait d’être pauvre, d’être fatigué, de travailler, d’être alcoolique, de fumer, évidemment ce ne sont pas des excuses mais ces raisons leur servent à expliquer dans les morceaux que les darons pètent des câbles, que ce ne sont pas juste des excès de colère d’un homme normal. »

Dans les morceaux cités, écrits par des hommes, les stéréotypes sur la représentation des femmes comme victimes, sont omniprésents, comme nous le rappelle Ouafa Mameche. « Quand ils parlent de leurs parents, ils parlent de comment la mère le subit, ils ne parlent pas de l’action, ils parlent que du réceptacle. Ils pourraient décrire de façon super violente le père, mais non ils décrivent plutôt la tristesse de la daronne, toujours pour infantiliser aussi. » 

Diam’s et LIM : des titres plus explicites sur les violences faites aux femmes

 

Sorti en 2007, le titre « Violences conjugales » figure parmi les chansons pionnières dans le traitement des violences conjugales dans le rap français. 

En 2007, le rappeur LIM sort le morceau Violences Conjugales. C’est l’un des rares morceaux de rappeurs qui en parle de manière « explicite » comme le souligne la journaliste. C’est-à-dire qu’il dénonce directement la violence des hommes, donne les chiffres des violences conjugales, et parle du traitement judiciaire injuste : « Donc elle se retrouve à l’hosto ou avec une côte cassée. De plus, faut qu’elle prouve que son mari l’a bien tabassée. Pourtant, elle sait qu’il prendra du sursis et que son fils va tomber pour du teu-shi ». 

 


La chanson « Ma souffrance » est tirée de l’album « Brut de femme » sorti en mai 2003. 

En 2003, quatre ans après avoir subi des violences de la part de son compagnon, la rappeuse Diam’s a pris le micro pour le raconter dans le titre intitulé Ma souffrance. Alors que l’on sait que « 60% des violences conjugales ne feraient pas l’objet d’un signalement (par honte ou peur des représailles) ». Le morceau a permis à de nombreuses auditrices de s’identifier à son histoire, de déculpabiliser, en expliquant notamment la difficulté de quitter un compagnon violent.

Ouafa Mameche considère que des morceaux comme ceux là ne pourraient plus sortir aujourd’hui, à l’heure des hits poussés par les playlists de streaming, du divertissement : « Rien ne les empêche d’en parler, mais on est dans ce truc très mercantile, ils vont peut-être mettre un morceau dans un album, mais il va passer inaperçu par rapport aux autres hits, donc il y a désormais cet aspect commercial qui rentre en jeu, dans la diffusion au plus grand monde. Ce morceau existera mais le public ne le connaîtra pas et on continuera à dire que les rappeurs n’évoquent pas ce sujet ».

Des stéréotypes toujours présents : La figure de la femme vulnérable…

Comme dans tous les genres musicaux, les hommes sont prédominants, ils s’emparent donc des sujets de société selon une vision masculine, et donc souvent pétrie de paternalisme. Depuis 2015, avec l’avènement du streaming et les nouvelles sources de profits ont modifié le genre musical, et les morceaux mainstreams dénoncent moins, au profit du divertissement.

Mais malgré cette tendance lourde, et en comparaison aux autres genres, le rap reste la musique qui parle le plus des violences sociales, et donc le plus enclin à parler des violences conjugales.

 

En 2017, Big Flo et Oli ont sorti le titre « Dommage ». 

Dans le clip Dommage, on voit une femme discrète, apeurée, qui meurt parce qu’elle n’a pas quitté son appartement et son mari violent. Son histoire se termine par l’image d’un cercueil. Comme un slogan culpabilisant la victime, tout le monde chante à son enterrement : « Ah elle aurait du y aller, elle aurait du le faire, crois-moi. On a tous dit « ah c’est dommage, ah c’est dommage, c’est p’t’être la dernière fois ».

On parle toujours de la personne qui subit, mais l’homme qui frappe, on ne le voit pas. 

Pour Ouafa Mameche, cette phrase du refrain est choquante et significative : « Ça veut dire que soit tu restes et tu te tais, soit tu meurs. C’est quatre murs ou quatre planches. Il dit qu’elle aurait dû partir, mais ce n’est pas aussi simple […] Encore une fois, on parle toujours de la personne qui subit, mais l’homme qui frappe, on ne le voit pas. C’est limite tabou de voir l’homme qui frappe la femme en vidéo, que de voir la femme pleine de bleus ou morte par terre. Comme si le corps de la femme n’était pas important, son visage non plus, on ne lui accorde aucune intégrité. »

Ce que décrit la journaliste, la philosophe Elsa Dorlin l’a constaté dans les campagnes publiques contre les violences faites aux femmes. Dans son livre, Se défendre (paru en 2018). Elle explique que ces campagnes montrent systématiquement des « corps féminins mis en scène comme des corps victimes, actualisent la vulnérabilité comme le devenir inéluctable de toute femme ».

Montrer des images de corps blessés, de cercueils, ou encore des images de femmes qui pleurent, qui crient, ou muettes, participe à cette construction d’une image des femmes indéniablement vulnérables, donc en position de victimes permanentes à protéger.

…ou de la soeur à protéger

Dans le morceau Première fois, interprété par Alonzo et Imen Es, ce sont les mêmes images qui apparaissent d’une femme défigurée par les coups. À travers l’échange entre un frère et sa sœur, victime de violences conjugales, le clip met en lumière la réaction violente du frère face à la violence d’un autre homme sur sa sœur.

 

Imen Es et Alonzo en duo sur le titre « 1ère fois ». 

Le protagoniste masculin crie, et décide d’agir sans l’accord de sa sœur, au nom de « l’honneur », parce que le corps des femmes appartient à la communauté : « il a sali une famille entière », chante le personnage d’Alonzo. Il rappelle qu’il représente la figure patriarcale de la famille, du grand frère protecteur, pour justifier sa colère : « J’me sens responsable de vous depuis qu’on a perdu notre père ».

Ces violences sont racontées de manière paternaliste, « toujours par rapport à l’homme », et cela « touche plus à l’image de la femme, parce qu’elle va peut-être devoir divorcer, parce que les gens vont voir sur son visage qu’il y a un problème, qu’à son intégrité physique et morale », explique Ouafa Mameche.

Plus discrètement, dans l’un des albums les plus streamés du moment, 13 organisé porté par le collectif marseillais éponyme, le morceau Combien, fait mention des violences conjugales. Après un couplet engagé de Soprano, Elams enchaîne avec cette phrase : « T’es fada, on a coupé chez tata, s’est fait frappé par tonton. Punis par maman, papa n’était pas là ».

Le morceau « Combien » à retrouver à partir de 19 minutes sur ce live enregistré en octobre 2020. 

Dans ces morceaux, qui semblent vouloir dénoncer les violences conjugales, au contraire Ouafa Mameche y voit seulement de la description : « À aucun moment les artistes font le constat qu’il s’agit d’un acte horrible, inhumain et illégal. Il n’y a aucun jugement de valeur sur cet acte là, contrairement aux discours contre l’Etat par exemple. »

Pour dépasser le paternalisme ambiant, les rappeuses tentent de s’emparer du sujet de leur côté, mais difficile de le faire sans être enfermée dans une case politique comme nous l’explique Ouafa Mameche : « On ne va pas prendre ça comme un morceau de rap, une proposition artistique à part entière. On parlera de musique à messages, qui dénonce quelque chose. Chilla a été enfermée dans ça pendant très longtemps ». 

L’artiste Chilla a en effet sorti plusieurs morceaux explicites sur les violences des hommes contre les femmes : les morceaux « Sale Chienne » et « Si j’étais un homme » sortis en 2017 et #Balancetonporc paru en 2018.


 Dans son titre « Sale chienne », Chilla dénonce la mysoginie d’une partie du public et des artistes dans le rap. 

Le rap parle des violences conjugales, comme la société parle des violences conjugales, il est ancré dans une société patriarcale, où « la police ne fait rien, l’Etat ne fait rien et des femmes meurent tous les 3 jours » constate Ouafa Mameche.

Dans tous les genres musicaux, et le rap n’y fait donc pas exception, raconter les relations amoureuses hétérosexuelles, semble passer encore trop souvent par la figure de la femme vulnérable et de l’homme fort protecteur et/ou violent. Sous le terme problématique d’« amour passionnel », ce sont des relations inégalitaires et violentes qui sont encore beaucoup trop fantasmées par une partie de la culture dans son ensemble, et qui mériteraient aussi une déconstruction lyricale certes, mais surtout sociétale.

Anissa Rami

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