Woyzeck, c’est d’abord l’histoire d’un soldat du rang, soldat de métier dans l’armée allemande, âgé de 30 ans, dans une ville sinistre de garnison comme il en existe des centaines à travers le monde. Homme de troupes, voilà un métier guère compliqué « qu’un enfant de 7 ans pourrait exercer » : debout, couché,  rompez, en joue, etc. Mais un métier très mal payé qui oblige Woyzeck à accepter d’autres petits boulots pour arrondir les fins de mois et apporter un peu d’argent au foyer composé d’une épouse et d’un jeune enfant.

Woyzeck, c’est aussi l’histoire de son capitaine qui l’utilise comme factotum, souffre-douleur et qui couche à l’occasion, sans vergogne et sans façon, avec la femme de son troufion, après une bonne soirée de beuverie par exemple. Woyzeck, c’est encore l’histoire de docteurs Mabuse, médecins de l’armée allemande, qui confondent l’éthologie avec l’anthropologie et utilisent Woyzeck comme cobaye de leurs expérimentations fumeuses et dangereuses. Woyzeck, c’est enfin l’histoire d’un homme jaloux de son épouse, femme-réceptacle dans laquelle la part masculine de l’humanité casquée et bottée vient vider sa semence en échange d’une boucle d’oreille ou tout simplement d’un peu de bon temps.

Bref, Woyzeck, c’est l’histoire d’un homme-paillasson, sur lequel tout le monde s’essuie les pieds, qui se transforme en homme sanguinaire en tuant sa femme par jalousie. Réduit à la condition animale par l’institution militaire, symbole dans cette pièce de la violence insidieuse de la domination sociale, il sombre en effet dans la folie avant de tuer cette femme qu’il aime pourtant et dont il est aimé, incapable qu’il est d’imaginer une autre issue pour échapper à la spirale sociale infernale qui l’oppresse.

Dit autrement, Woyzeck, c’est la terrible histoire d’un individu nié dans sa part d’humanité qui finit par se conformer parfaitement au rôle que la société lui assigne en adoptant le comportement bestial que celle-ci attend de lui, confortant ainsi a posteriori le regard posé sur sa personne : on vous l’avait bien dit, Woyzeck n’est pas un homme mais un animal, la preuve, il a tué sa femme !

Qui est coupable dans cette affaire, Woyzeck, ses oppresseurs ? C’est bien sûr Woyzeck qui fera l’objet de la vindicte populaire même si l’auteur ne le dit pas. Il est tellement plus rassurant d’attribuer la responsabilité de son geste à un homme-exutoire plutôt que d’admettre notre responsabilité collective dans le devenir de chacun et de nous interroger sur les raisons profondes qui ont conduit cet individu à se conduire de manière si bestiale.

Voilà donc une pièce pessimiste sur le genre humain ébauchée par un jeune auteur allemand qui n’aura pas eu le temps de l’achever avant de mourir; une pièce qui n’a donc rien de gai mais qui est abondamment reprise ces derniers temps dans les théâtres parisiens, de province et de Navarre, sans doute parce qu’elle entre en résonance avec une époque rongée par la crise et en perte de repères. Le Bondy Blog se devait donc d’en parler !

La version qui nous est proposée au théâtre L’Échangeur, à Bagnolet, s’appuie sur un décor minimaliste et prend place dans un ancien hangar transformé en salle de spectacle qui convient bien au dénuement intellectuel, physique, moral, de personnages en déshérence. La musique d’accompagnement, les costumes et les divers objets utilisés, de notre époque, sont également bien choisis pour cette pièce au sujet à la fois intemporel et universel, celui d’une oppression de l’Homme pas l’Homme qui nous renvoie finalement à notre condition animale (instinct de domination, apprentissage autoritaire de la soumission, négation de la conscience et de la pensée humaines, réaction primaire et violente).

La belle énergie déployée par les acteurs, tous parfaitement ajustés à leur rôle, dans une mise en scène frénétique de 1h50, contraste positivement avec l’austérité du lieu et du décor. La distribution n’est, en effet, pas la moindre qualité de ce spectacle durant lequel le public, assis en cercle autour d’une sorte de ring matérialisé par une guirlande lumineuse posée à même le sol, voit défiler devant lui, mais aussi derrière et de tous côtés, des personnages qui occupent  l’espace dans sa globalité, à tel point que les spectateurs sont eux-mêmes immergés dans l’action. Est-ce pour inciter le public à prendre conscience qu’il est partie intégrante de cette société qui produit des Woyzeck en série et à se révolter contre cette situation ?

C’est au metteur en scène de le dire… Mais, vous l’aurez compris, une telle explication ne serait pas pour me déplaire… Peuples amis tunisiens, égyptiens, libyens, yéménites, etc., qui vous révoltez contre la condition de sujets bêtes et disciplinés que des tyrans tentent vainement de vous imposer, cette critique vous est dédiée. Puissions-nous, en Occident et ailleurs, vous prendre comme modèle !

Gaëlle Matoiri

« Woyzeck », d’après les fragments de Georg Büchner et dans une mise en scène de Marie Lamachère. Du 26 février au 8 mars. Horaires : 20h30 du lundi au samedi, 17h dimanche. L’Échangeur – Cie Public Chéri 59, avenue du Général de Gaulle – 93170 Bagnolet – M° Gallieni (Ligne 3). Tarif : de 7 à 13 euros.

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