ILS FILMENT LA BANLIEUE. A travers le court-métrage Le retour primé en France et aux Etats-Unis et diffusé ce soir sur France 3, Yohann Kouam, 32 ans, aborde avec justesse la codification des jeunes de quartiers. Portrait.

Face à l’homosexualité, deux attitudes : l’affirmer ou la refouler. Face à l’homosexualité de l’autre, deux réactions : la rejeter ou l’accepter. Suite à une résidence d’écriture organisée par le Groupe de recherche et d’essai cinématographique (GREC), Yohann Kouam et la société de production Mezzanine Films s’attaquent à ce sujet sensible, non du point de vue de celui qui la vit mais de celui qui l’observe : «L’homosexualité est le thème le plus tabou en banlieue, on cache, on évite. Passer par ce prisme me permet d’interroger la façon de s’adapter, dans un environnement aussi codifié, quand on n’est pas comme les autres ».

A travers l’histoire de deux frères, l’un homosexuel, l’autre non, tournée entre Pantin, Bobigny (93) et Paris, Le retour interroge l’altérité d’un benjamin, façonné par l’environnement dans lequel il vit, face à l’orientation de son aîné. Pour le réaliser, Yohann Kouam a fait appel à une équipe d’acteurs méconnus (le comédien Yann Gaël, beaucoup de non-professionnels) et, par choix, majoritairement noirs: « Une fois, je me baladais avec un pote noir à Paris et nous avons vu deux noirs s’embrasser devant une boîte gay. Mon pote a été choqué et a fait la remarque que ‘ Ça ne peut pas exister chez nous’. C’est quelque chose à laquelle nous sommes particulièrement hostiles et je trouvais plus intéressant d’aborder ce sujet dans cet environnement-là ».

Né à Lille en 1982 de parents camerounais (père comptable, mère dans l’hôtellerie), Yohann Kouam est l’aîné d’une fratrie de trois garçons. Son enfance « rêveuse » (« j’aimais beaucoup m’évader par l’imaginaire »), se déroule dans une ville « jeune, avec beaucoup de vitalité, de sport et de verdure », Villeneuve-d’Ascq (59).

Elève « correct », Yohann Kouam suit sa scolarité dans une école privée qui le fait grandir entre deux mondes « codifiés ». Intéressé dès l’âge de 11 ans par le septième art, il consomme les VHS d’un cousin plus âgé qui n’hésite pas à lui montrer des films « hyper violents » tels que King of New York, Terminator ou Vendredi 13aujourd’hui, je ne me vois pas les regarder avec des enfants de 8 ans »).

Bac L option cinéma en poche, Yohann Kouam réussit le concours d’entrée de l’Institut des arts de diffusion (IAD) de Bruxelles (« en France, j’avais exclu les écoles de cinéma privées et La Fémis et Louis Lumière ne prenaient qu’à Bac +2 »). Un an plus tard, il abandonne sa section montage : « avec le recul, je regrette, mais à 18 ans, on est trop jeunes pour avoir des choses poussées à dire».

Bifurquant vers des études de traduction, Yohann Kouam fait Erasmus en Espagne (« ça donne un regard frais sur le monde »), réalise deux films en amateur puis effectue un stage qui le conforte dans l’idée qu’il ne veut pas « travailler comme traducteur tous les jours ». Son Master en poche, il devient assistant pédagogique en lycée pour donner des cours de langue (« j’ai adoré ça ») et tourne en parallèle ses premiers courts-métrages : Fragment de vie (2007) sur un garçon qui a honte du mutisme de son frère et Les dimanches de Léa (2010) sur le mal-être d’une adolescente buvant pour exister. Tourné hors de banlieue, ces films lui valent quelques remarques improbables comme « Pourquoi tu fais des films sur des blancs ? » : « Je refuse absolument de faire des choses qu’on attend de moi. C’est aussi parce que les gens ne parlent que de ce qu’ils connaissent qu’on en arrive à un cinéma qui parle majoritairement de bourgeois ».

Plus ou moins satisfait de l’actuel cinéma français « beaucoup de bonnes choses, d’autres moins », Yohann Kouam apprécie la radicalité du cinéma de Bruno Dumont tout en regrettant que les acteurs Noirs soient si peu présents à l’écran : « Les acteurs Arabes sont mieux lotis : Tahar Rahim, Hafsia Herzi, Roschdy Zem sont intéressants. Le constat, c’est que l’écrasante majorité de scénaristes et réalisateurs n’ont pas de personnages noirs en tête ». Mais, touche optimiste : « Avec le temps ça évoluera, c’est une question de génération ».

Le traitement médiatique de la banlieue, Yohann Kouam le trouve « lamentable : soit cliché, soit trop dans le paternalisme ». Persuadé que les gens « issus de ce milieu-là peuvent amener un autre regard », il n’en demeure pas moins méfiant par rapport à ceux qui s‘enferment eux-mêmes dans le cliché : « ce n’est pas parce qu’on vient d’un milieu qu’on en parle le mieux ».

C’est d’ailleurs « avec une énergie, de grands espaces et de manière poétique » que Yohann Kouam s’attache à filmer la banlieue, en souvenir de son enfance « pleine de couleurs », loin des images grises et déprimantes qu’on connaît, même s’« il ne faut pas non plus cacher ça ».

Claire Diao

Le retour de Yohann Kouam sera diffusé mardi 1er avril 2014 à 00h20 dans l’émission « Libre Court » de France 3.

 

Articles liés

  • 007 : les femmes ne sont pas qu’un matricule

    Sorti cette semaine, Mourir peut attendre est le 25ème opus de la série James Bond. Le dernier avec Daniel Craig dans le rôle éponyme d'une série qui a alimenté la polémique sur les questions de représentation ethnique et de genre. Félix Mubenga a vu le film, et salue la place des héroïnes jouées par Lashana Lynch et Ana De Armas. Critique.

    Par Félix Mubenga
    Le 07/10/2021
  • Swag Dance Studio : l’école des profs de danse étrangers

    Créé en janvier dernier, le Swag Dance Studio emploie des personnes immigrées : expatriés, exilés avec ou sans papiers dans le cadre de cours ouverts aux adultes débutants. Une initiative qui a pour but de démocratiser l’accès à la danse, tout en changeant le regard porté sur la migration. Reportage.

    Par Amina Lahmar
    Le 29/09/2021
  • Sequenza 9.3 : initier et décomplexer la culture musicale dans les quartiers

    Sequenza 9.3 est un ensemble vocal lyrique qui tente de renouer le lien entre culture musicale et les populations issues des quartiers populaires en Seine-Saint-Denis. À travers de nombreuses initiatives, le collectif permet de faire découvrir le chant lyrique d’un côté, et légitimer le patrimoine culturel des habitants. Reportage.

    Par Amina Lahmar
    Le 22/09/2021