À partir de quel moment as-tu été approché pour jouer le personnage principal de la série « Drôle » ?

On est en pleine pandémie, été 2020, mon agent me trouve ce casting et cinq mois plus tard, ils me recontactent. On s’est vus six ou sept fois avant qu’ils ne me disent que c’était parti. Je trouvais que l’ensemble était bien écrit. Le personnage de Nézir m’a paru touchant, intelligent, talentueux et en dehors des clichés. Plein de trucs qui m’ont donné envie.

La série Drôle, qui suit quatre jeunes comédiens essayant de se faire une place dans le milieu du stand-up parisien ne sera pas reconduite par Netflix pour une deuxième saison, malgré un succès d’estime. 

Quels genres de propositions de rôles, reçois-tu en temps normal ?

Je recevais beaucoup de rôles clichés de dealers, de mecs en prison et tout. Ce qui est marrant, c’est que depuis Drôle, je reçois des rôles qui ne sont plus clichés, mais au-delà de ça, ce ne sont même plus des Arabes ! Ils s’appellent Luc, François… donc je ne suis plus arabe visiblement (rires). Soit tu es arabe et on te propose d’être dealer, soit on te propose des rôles intéressants… Mais tu n’es plus arabe !

Soit tu es arabe et on te propose d’être dealer, soit on te propose des rôles intéressants… et tu n’es plus arabe !

Tu viens de jouer dans une série qui parle de stand-up, on t’a déjà entendu parler de Mustapha El Atrassi dont tu admires le travail, il y a quelques années tu avais lâché une petite punch-line sur Jamel Debbouze (« Je fais plus rire personne comme Jamel Debbouze », NDLR), tu as l’air d’avoir un regard critique sur les humoristes. Qu’est-ce que tu penses de l’humour en France ?

J’aime beaucoup l’humour subversif, quand c’est un peu en dehors des clous. L’humour, c’est un formidable moyen de dire des choses en avance. Je trouve que les humoristes ont du courage. Mustapha El Atrassi, quand je l’ai découvert avec ses spectacles sur YouTube, j’ai trouvé ça formidable parce que c’était drôle et courageux. Il dit des choses que tu n’entends pas ailleurs, et j’ai trouvé qu’il faisait du bien à « l’humour des Arabes en France » vu qu’il n’est pas dans les clichés, il tape un peu sur tout le monde. Il est fier d’être arabe, fier de notre identité, pas dans la victimisation. Avec Drôle, je me suis aussi intéressé au stand-up américain et j’ai pu découvrir des gens comme Dave Chappelle, Louis C.K., Chris Rock. J’ai kiffé. Ils sont subversifs, ils réussissent à mettre des mots sur ce que personne d’autre n’ose dire.

Jamel est resté dans un rôle qui me faisait rire il y a quinze ans, mais moins aujourd’hui.

La punch sur Jamel, c’était vraiment une pique plus qu’autre chose. Jamel, c’est quelqu’un avec qui j’ai grandi. J’ai saigné tous les épisodes de H, mais j’ai le sentiment qu’il est resté dans un rôle qui me faisait rire il y a quinze ans, mais moins aujourd’hui. C’est marrant parce que je suis allé au Jamel Comedy Club récemment, mais du coup, j’hésitais. Au final, je me suis rendu compte que malgré ma pique, Jamel, c’est vraiment quelqu’un que je porte dans mon cœur, et je n’avais pas envie de ne pas y aller à cause de ça. Une fois sur place, je ne voulais pas être hypocrite, je lui ai dit : « Faut que je te dise… je t’ai piqué dans un de mes sons à l’ancienne » (rire), il m’a dit « Ouais t’inquiète, je sais, je sais ! ». Et on en a rigolé, discuté. Il l’a pris avec beaucoup de classe, beaucoup de recul. J’ai apprécié.

Avec Le Grand remplacement, Younès Boucif s’attaque avec ironie à la théorie de Renaud Camus et s’attire les foudres de la fachosphère. 

Le Grand remplacement, L’effondrement sont sortis il y a deux ans. Dans certains de tes sons, tu as pu aborder des thèmes dont il a largement été question ces derniers temps, notamment durant la campagne présidentielle. Quel regard portes-tu sur l’actualité politique en France ?

Le fait que tu m’en parles aujourd’hui, c’est assez symptomatique du climat actuel en France. Je trouve qu’on a quand même un glissement de terrain sémantique au fil des années. Alors que le « grand remplacement » était une théorie fumeuse il y a dix ans, ça vient sur le devant de la scène aujourd’hui, on peut se demander ce que ce sera dans dix ans encore. Ça a un nom ce truc… (il cherche ses mots) la Fenêtre d’Overton ! C’est assez symptomatique de ça, on disait des trucs fous il y a vingt piges et ça paraît normal aujourd’hui.

Clément Viktorovitch, spécialiste de l’analyse du discours politique explique sur Clique le concept de fenêtre d’Overton. 

Après, moi, je ne suis pas quelqu’un de particulièrement inquiet, donc en réalité je regarde tout ça avec beaucoup de recul. Le son Le Grand remplacement, je l’ai fait avec provocation, humour et second degré. C’était ouf de parler de nous comme ça, « J’te remplace, qu’est-ce qu’il y a ? » (il sourit) Je trouvais ça vraiment fou. Je voulais en parler, avoir mon mot à dire là-dedans, ne pas me laisser faire. C’est comme l’effondrement, ce sont des thèmes d’actualité, dont les gens parlent, qui cristallisent beaucoup de peurs. Les gens sont de plus en plus conscients qu’on va tous mourir (sourire). Je voulais m’en emparer avec cynisme et m’en amuser.

Je n’ai jamais vu la littérature comme un truc brumeux auquel je n’avais pas accès, même si je ne suis pas issu de ce milieu.

Tu es rappeur, comédien, tu viens d’interpréter le rôle d’un humoriste. Parallèlement à ces projets, tu écris un livre. Est-ce que, quand on est un jeune issu de l’immigration, des banlieues des grandes villes, il est plus facile de s’orienter vers certaines formes artistiques que d’autres ?

J’ai une mère qui m’a inculqué le goût de la lecture dès mon plus jeune âge, je kiffe lire depuis tout petit. J’ai aussi eu la chance d’avoir des bonnes notes, j’avais des facilités à l’école, en français et tout. Donc je n’ai jamais vu la littérature comme un truc brumeux auquel je n’avais pas accès, même si je ne suis pas forcément de ce milieu. J’ai toujours eu, chevillée au corps, cette idée d’être écrivain. Après, c’est vrai que le rap est venu plus facilement. Et surtout j’attends beaucoup que les choses me tombent dessus au fur et à mesure. Le rap m’est tombé dessus au lycée en premier. Ensuite j’ai entendu parler du Master de création littéraire où je suis allé (à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, NDLR) pour essayer de me donner de la rigueur, en particulier. J’écris depuis tout petit. Et finalement je pense qu’un livre ce n’est rien de plus que pleins de notes mises bout à bout. En réalité, c’est venu après le rap mais c’est surtout lié à mon cheminement naturel.

Je veux réussir à dire des choses intimes, mais avec pudeur.

Dans ton livre, tu veux écrire sur quoi ?

Pour l’instant ça s’apparente à une autofiction, je pars de moi pour écrire des choses. Mais ce n’est pas assez abouti pour que j’en parle davantage.

Quels sont tes projets pour la suite ?

Je travaille aussi beaucoup sur le projet de mon gars Tif, rappeur algérien qui rappe en français, dont je suis le co-manageur (avec son frère Adil Boucif, NDLR), ça va sortir fin mai. Il est trop fort ! Rares sont les rappeurs aussi forts que lui, mélodiquement et « lyricalement » parlant. Par ailleurs, je travaille sur mon premier album, qui sort en septembre (après trois EP : Yoon On The Moon, Même les feuilles et Bientôt à la mode, NDLR). Et sinon, j’ai pas mal de propositions pour le cinéma, auxquelles je réfléchis. En ce moment je suis à Marrakech sur un tournage américain, pour un second rôle.

De quoi va parler ton album ?

(Il hésite) C’est l’album de la maturité (voix imitatrice, rires). Assez introspectif, ça va parler pas mal d’identité. C’est ce que j’imaginais pour un premier album : « carte d’identité de Younès à 27 ans ». Je veux vraiment qu’il soit sincère, authentique. Réussir à dire des choses intimes, mais avec pudeur… Oh putain faut que je la note celle-là ! (Rires).

Arno Pedram et Hadrien Akanati-Urbanet

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