On parle souvent de centre et d’épicentre entre Paris et sa banlieue en oubliant le reste de la France. « On a l’impression d’être dans un autre pays. On ne peut pas tous partir à Paris mais c’est là-bas que ça se passe » témoigne Zangro, né en 1974 à Cenon (33) où il travaille aujourd’hui. « C’est fou, non ? J’ai fait le tour du monde et je suis revenu au même endroit ».

Le tour du monde, il le démarre à l’âge de 5 ans avec sa mère, femme au foyer et son père animateur. Franco-espagnols, ses parents partent pour l’Espagne, puis le Maroc, six ans plus tard. Durant cette enfance, pas de touche cinéphile si ce n’est que Zangro voit toujours son père « ramener des comédiens à la maison ».

À 16 ans, toute la famille s’exile. Son petit frère et sa grande sœur partent au Canada tandis que sa mère et lui retournent à Floirac (33). Au quartier, l’adolescent noue de nouvelles amitiés qui lui rappellent « un accueil et une chaleur que je ne trouvais pas en France ». Même s’il parle quatre langues, Zangro n’a pas vraiment de « chez soi ».

Il devient animateur vidéo dans les quartiers de la rive droite bordelaise, une « ancienne cité ouvrière située à quatre stations de tram de la rive gauche ». En parallèle, il suit « plus ou moins régulièrement » des études mais aspire à intégrer l’armée pour travailler comme Casque Bleu (« un métier d’action et d’aventures »). Sa mère l’en empêche. Il décrochera donc une licence de socio.

À 20 ans, Zangro se forme au cadre, « tout seul, comme un Ninja ». Fait des allers-retours à Montreuil auprès de Jean-Michel Papazian, documentariste et JRI qui l’informe que « c’est un boulot galère mais que ça vaut vraiment le coup ». Cet ami lui tend un jour sa caméra et 400 dollars. Zangro part aux États-Unis, rencontre dans le Bronx le danseur de rue Ali Fekhi : « C‘était déjà un mec qui fuyait la France, qui ne se sentait pas très bien », et fait un documentaire sur lui.

Pour cet aventurier-voyageur adepte des films de Kubrick, le cinéma n’est pas une fin en soi mais plutôt « un outil pour exprimer un regard ». Jusqu’en 2005, il arrête quatre à cinq fois le métier. Vendeur sur les marchés de Miami, archéologue au Niger et au Burkina Faso… « Je n’étais pas sur les rails du cinéma mais à chaque fois, j’y revenais ».

À 28 ans, il devient formateur vidéo à la maison d’arrêt de Gradignan (33). « Au quartier, c’est la réalité. Tu connais toujours un mec qui y rentre ou qui en sort ». Pendant trois ans, ses premiers films de fiction se tournent entre quatre murs et sont diffusés dans toutes les prisons de France. Pour en avoir montré un à la famille d’un détenu dans l’illégalité, Zangro se fait congédier.

Dans le quartier, un copain l’interpelle : « Pourquoi tu fais pas des films sur nous ? ». Le défi est lancé. Avec deux amis, il fonde en 2006 En attendant demain, une association réalisant des sketchs humoristiques diffusés sur le net. Repérés par Bruno Gaccio, Canal Plus leur commande un téléfilm de 3×26 minutes. « Ça a été le branle-bas de combat dans tous les quartiers de Bordeaux. Pour beaucoup de gens, c’était la lumière au bout du tunnel ». L’engouement se transforme alors en « hystérie collective » et le plaisir devient « business ». « C’est là qu’il faut devenir vigilant. Cette hystérie était proportionnelle au vide culturel proposé dans les quartiers. Faire un film était devenu la seule source de reconnaissance ». L’association se dissout et Zangro s’interroge. Mais décide de continuer.

Avec l’acteur Hassan Zahi, « le plus pratiquant que je connaisse », rencontré sur un casting, il fonde A part ça tout va bien en 2008, une association audiovisuelle qui aborde « sous l’angle de la comédie, la relation schizophrénique de la France et de l’islam ». Soutenus par le quotidien musulman d’actualités Saphir News, ils créent au Maroc une série intitulée Islam School Welkoum qui remporte un grand succès. Et continuent de produire des courts-métrages, en France comme à l’étranger.

Maniant l’humour et la dérision, allant à l’encontre des films « pop corn », Zangro filme la banlieue « avec la banlieue » et estime n’être « qu’une main au service d’un bras », celle de l’équipe d’A part ça.

Claire Diao

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