Une journaliste de BFMTV invitée du BB, ça a pu surprendre certains de nos lecteurs. Il faut le reconnaître, on a parfois épinglé la « première chaîne d’info de France » (tinlintintinlin) (mais si, le petit jingle, là). Entre le mastodonte télévisuel pour qui le temps presse constamment et le petit pure-player de banlieue qui aime prendre le temps, c’était un peu la rencontre des extrêmes ce samedi 23 mars.

En tout cas sur le papier, comme on dit au foot quand Dijon reçoit le PSG. Parce que notre invitée était un peu à mi-chemin entre Dijon et le PSG et qu’elle avait bien des points communs avec son auditoire du jour. Alexandra Gonzalez est « journaliste police-justice » à BFMTV. Un peu impressionnés par l’intitulé, on avait prévu de mettre les petits plats dans les grands, comptant nos maigres économies pour imaginer l’éventualité de lui affréter un taxi. Que nenni, nous réponda-t-elle. La banlieusarde qu’elle est toujours n’a pas eu beaucoup de mal à rejoindre nos locaux bondynois, presque aussi grands que ceux dans lesquels BFM vient d’emménager dans le 15e.

De sa vie de banlieusarde et de son parcours personnel, il a justement été largement question dans la première partie de cette masterclass. Mexico, Créteil, Noisy… Alexandra n’était pas vraiment programmée pour devenir journaliste, raconte-t-elle à la vingtaine de présents, dont un bon nombre aspire à l’être un jour. « Je n’avais pas les moyens de mettre 15 000 euros dans mes études, dit-elle. Alors, je suis allée en fac de communication en me disant que ça me rapprocherait de ce que je voulais faire. Mais je ne connaissais aucun journaliste. Et puis, j’ai trouvé un stage à France-Soir un peu par hasard. »

Et puis, le malheur des uns faisant le bonheur des autres, la rédaction se retrouvant un peu dépeuplée, Alexandra se voit confier dès son premier jour… un article à écrire. « Je n’avais jamais fait ça de ma vie ! », s’amuse-t-elle aujourd’hui. Mais elle n’en pipe mot, elle le fait, ça passe, et elle s’impose au fur et à mesure dans cette rédaction qui finira par l’embaucher. Et la voilà entrée de plain-pied dans le monde merveilleux du journalisme. De quoi tirer certaines leçons : « C’est devenu un leitmotiv dans ma vie, sourit-elle. On fonce… et on voit ensuite. Et si la porte est fermée, on passe par la fenêtre. »

L’échec aux concours et le rebond, leçon de vie

La porte du journalisme, par exemple, lui a été fermée à double tour à un moment de sa vie, à la fin de sa licence de com’. Elle passe les concours des écoles de journalisme. Elle les rate. Fin du game ? Pas vraiment. Passer par la fenêtre, on vous dit… France-Soir lui propose un CDI et la voilà au rebond. La discussion se poursuit sur son parcours, notre invitée s’excuse presque de parler autant d’elle – c’est pourtant pour ça qu’on l’a invitée – mais son auditoire ne voit pas le temps passer, captivé par le mélange d’anecdotes et de réflexions de la jeune journaliste sur ce qu’elle a accompli jusque-là.

Aujourd’hui, Alexandra Gonzalez est employée d’un des plus grands médias télévisuels… où elle est entrée, là aussi, par la fenêtre. Le service Web, en l’occurrence, à l’époque où il n’était pas grand-chose. Là, depuis son bureau, elle « prend 10 ou 15 minutes de plus que les autres pour écrire un article », parce qu’elle tient à « appeler une source policière, un témoin, un commerçant… ». Elle se forge ainsi un petit réseau qui la propulse à l’antenne, dont elle est devenue un des visages du service police-justice.

Faits divers, terrorisme, questions de sécurité ou encore grands procès : elle et ses collègues (toutes des femmes, fait rare à souligner) sont parmi les plus exposées de la chaîne, chargées parfois de commenter et de décrypter en direct un événement pendant de longues heures, de mener une course à l’information risquée… Avec, inévitablement, quelques manqués qui ont contribué à forger une réputation peu flatteuse à BFMTV et aux chaînes d’information en continu. Alexandra n’élude pas les questions sur cette image mais elle nuance : « BFMTV est une énorme machine qui a une image un peu injuste. Contrairement à ce qu’on peut penser, on passe beaucoup de temps à BFM à vérifier chacune de nos informations, à croiser les sources… Il y a forcément des erreurs mais elles sont vraiment minimes, c’est une rédaction qui travaille plutôt très bien. »

Après la pause, s’ouvre le jeu des questions, dont beaucoup portent sur la fabrique de l’information. D’où sortent-ils toutes ces informations, comment connaissent-ils le déroulé d’une enquête, qui les appelle, comment sont-ils sûrs de ne pas être manipulé par leurs sources… L’échange est riche et notre invitée prend le temps de la pédagogie. De l’auto-critique, parfois, quand elle avoue avec humilité qu’elle et ses collègues peuvent faire mieux sur la question des violences policières ou qu’ils ont eu moult difficultés à couvrir les problématiques de maintien de l’ordre au moment des gilets jaunes.

Mais la discussion est parfois plus légère. Comme quand Alexandra nous partage l’histoire de cette information qu’elle a glanée sur le retour de djihadistes en France. Le lendemain matin, Christophe Castaner est l’invité de Jean-Jacques Bourdin dans l’entretien-phare de la chaîne, à 8h30. Alors, Alexandra se démène pour trouver une deuxième source, recouper l’information pour la publier à temps pour l’interview du ministre. Les coups de fil s’enchaînent, sans réponse, jusqu’à… la confirmation tant attendue, quelques minutes à peine avant l’interview !

Alexandra envoie en urgence un mail à Jean-Jacques Bourdin, qui n’est pas au même étage à ce moment-là. Elle allume la télévision de son bureau à 8h30, déjà fière d’avoir offert sur un plateau une première question percutante, en plein dans l’actualité, à poser au ministre de l’Intérieur. L’information est en « Alerte Info » sur le bandeau de la chaîne. Mais le drame arrive : Jean-Jacques Bourdin n’en parle pas. Les minutes passent, elle comprend que l’intervieweur star de la chaîne n’a pas eu le temps de consulter ses mails avant d’entrer en studio.

Elle court alors en régie, imprime les éléments de l’information qu’elle a révélée. Mais Jean-Jacques Bourdin n’a pas d’oreillette, il ne regarde pas son téléphone, l’interview est en direct et en continu, sans publicité et il est inconcevable d’accéder au studio, à la porte barrée d’un grand « On Air » en rouge qui rebuterait les plus téméraires… C’est un peu la panique générale. « Une information est donnée en bandeau sur le retour de djihadistes en France, on reçoit le ministre de l’Intérieur et on ne lui en parle pas… Les téléspectateurs n’auraient pas compris. » Alors, l’assistante de « JJB » se sacrifie. Elle rentre sur le plateau… à quatre pattes, seul moyen de ne pas être dans le champ des caméras, et se glisse jusqu’à la table du journaliste pour y glisser la fameuse feuille.

Et là, la magie de la télévision opère. Alexandra raconte : « En grand professionnel qu’il est, Jean-Jacques Bourdin lit ce qui est écrit, il comprend. Et là, le plus naturellement du monde, il finit l’interview en disant ‘Une dernière question, Christophe Castaner’. » Ouf de soulagement en régie. Petit plaisir du journaliste. Anecdotique et symbolique à la fois. Les portes fermées, ce n’est vraiment pas le truc d’Alexandra Gonzalez.

Ilyes RAMDANI

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