« Je ne me considère pas comme un journaliste ». D’emblée, Ali Baddou désacralise l’image du professionnel intello des médias qui lui colle à la peau. Et pour cause : s’il est connu pour son travail à la radio et à la télévision, c’est par un autre métier qu’il a débuté sa carrière professionnelle. « Je suis enseignant  et je me vois avant tout comme professeur. Pour l’anecdote, dans l’avion quand je vais au Maroc, mon pays d’origine, il faut toujours remplir une fiche de renseignement et notamment indiquer sa profession. Je vais là-bas une dizaine de fois par an et à chaque fois, j’indique que je suis enseignant. Pas par peur des autorités mais parce que j’ai du mal à me considérer journaliste ». Agrégé de philosophie à 23 ans, il débute comme professeur de philosophie à la maison d’éducation de la Légion d’honneur de Saint-Denis, puis enseigne les idées politiques à Sciences Po Paris. Un de ses élèves de l’époque : Emmanuel Macron.

A France Culture, à mon arrivée, il y avait des rumeurs selon lesquelles, si j’étais à l’antenne, c’était parce que je m’appelais Ali. C’était blessant un peu, mais ça m’a plutôt stimulé et poussé à faire mes preuves

Ali Baddou est arrivé au journalisme par hasard mais aussi un ami. « Un jour, je suis parti voir Nicolas Demorand qui animait une émission dans les locaux de France Culture. C’était la première fois que je mettais les pieds dans de ce genre d’endroit. Dès l’instant où je suis entré sur le studio, je voulais en être ». Mais il n’est pas du milieu, n’est pas formé au journalisme et mise tout sur l’audace. Nous sommes au début des années 2000. Il adresse régulièrement des projets à Laure Adler, alors directrice des programmes de France Culture. C’est au bout d’un an de persévérance et d’attente que cette dernière décide d’en accepter un : une interview du célèbre écrivain britannique Éric Hobsbawm. « A Londres, pour ma première mission, c’est plutôt cool quand même ». Effectivement, il y a pire !

Les participants à la Masterclass d’Ali Baddou au Bondy Blog samedi 22 septembre 2018 @BondyBlog

Il intègre ainsi France Culture dès 2003 en faisant ce qu’il connaît le mieux : « couvrir des essais et publication dans le grand magazine culturel ». Son arrivée suscite quelques réactions stigmatisantes. « Je ne me suis pas trop posé la question de la légitimité, répond Ali Baddou. A France Culture, à mon arrivée, il y avait des rumeurs selon lesquelles, si j’étais à l’antenne, c’était parce que je m’appelais Ali. C’était blessant un peu, mais ça m’a plutôt stimulé et poussé à faire mes preuves ». Nous sommes vers 2005, l’époque des révoltes dans les banlieues, un temps où la question de la diversité était très présente dans le débat public : Ali Baddou a même accompagné le projet CEP (Convention Education Prioritaire) à Sciences Po mis en place par Richard Descoings, l’ancien directeur de la grande école, à destination des élèves issus des lycées de l’éducation prioritaire.

Il m’a fallu tout apprendre sur cette profession ! Aujourd’hui encore, je ne suis pas complètement à l’aise devant une caméra

Ignorer et avancer. C’est le parti pris du journaliste qui doit apprendre le métier, lui qui n’est jamais passé par une école de journalisme. « Il m’a fallu tout apprendre sur cette profession, ne serait-ce qu’écrire un papier ! Aujourd’hui encore, je ne suis pas complètement à l’aise devant une caméra ». En 2006, il succède à son ami Nicolas Demorand à la présentation de la matinale de France Culture et rejoint, en même temps, en 2017 « Le Grand Journal » de Canal+. « Frédéric Beigbeder avait pris la décision de quitter l’émission et il s’avérait que Michel Denisot et son épouse écoutaient la matinale de France Culture. Je ne connaissais rien à cette émission, je ne l’avais quasiment jamais regardée, mais j’ai accepté. Après tout, je me suis dit pourquoi pas ? ». Il rejoint l’émission comme chroniqueur littéraire en gérant le grand écart entre une matinale radio dite intello et une chronique de quelques minutes à peine sur un plateau de télévision. Il enchaîne les expériences : anime L’Edition spéciale, La Nouvelle Edition, remplace Michel Denisot à la présentation du Grand journal puis prend les rennes du magazine Supplément toujours sur Canal +. Aujourd’hui, il est cumulard ! Il présente l’interview de 7h50 le vendredi sur France Inter, anime le « Grand face-à-face » et « Questions politiques » sur la même station et présente le magazine « C L’Hebdo » sur France 5 chaque samedi à 19h.

Ali Baddou invité de la Masterclass du Bondy Blog samedi 22 septembre 2018 @BondyBlog

Nous sommes de plus en plus assignés à identité culturelle, raciale, sexuelle, sociale…

Les questions posées par les participants de la Masterclass ont beaucoup porté sur son regard sur les débats identitaires qui secouent la France, polémique Zemmour oblige. « J’ai toujours été élevé dans l’idée que plus on avait de cultures, plus on parlait de langues, plus on lisait de livres et plus cela constituait une véritable richesse ».  Mais alors, quel est l’intérêt d’inviter Éric Zemmour justement comme il l’a fait sur France Inter le 15 septembre dernier ? « Je tiens à préciser que nous l’avons reçu avant le fiasco de Salut les Terriens. Par la suite, la question était de savoir si c’était une bonne idée de l’inviter. Après réflexion, on a jugé bon de l’inviter pour pouvoir débattre sur le fond de sa pensée et avoir accès à ses réelles intentions. C’est quelqu’un qui a un agenda politique et ne serait-ce que pour cette raison il était nécessaire de le faire venir ». L’inviter oui, lui laisser une tribune non, c’est la position d’Ali Baddou qui laisse perplexe plusieurs participants.

Les participants à la Masterclass d’Ali Baddou au Bondy Blog samedi 22 septembre 2018 @BondyBlog

Cette actualité donc portée sur la question identitaire fait écho avec sa propose histoire. « Celle d’un arabe de 1ère génération, vivant en France sans ses parents, issue d’une famille provenant du haut de l’Atlas où se sont tenus les derniers combats avant l’installation du protectorat français », confie-t-il, lui qui n’a pas l’habitude de parler de sa vie privée. « Ce qui est singulier c’est que j’ai grandi avec ce fort sentiment d’identité nationale, cette fierté liée à l’indépendance. Enfant, je ne me reconnaissais pas dans l’histoire que j’ai étudiée au collège, en France. C’est un professeur d’histoire malien, en Seconde, qui m’a enseigné l’histoire de la révolution française comme quelque chose d’universel et fait comprendre que les valeurs de la France sont plus universelles qu’autre chose ». Mais la nostalgie laisse place à un diagnostic bien pessimiste. « Nous sommes de plus en plus assignés à identité culturelle, raciale, sexuelle, sociale… Je suis régulièrement renvoyé à mon identité arabe, musulmane. Ce n’était pas aussi présent avant ». 

Amine HABERT

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