Comme son nom ne l’indique pas, il n’était pas vêtu d’une marinière et ne nous a pas appris à faire des nœuds. D’ailleurs nous n’avons pas non plus mangé de kouign-amann mais des cookies Lidl. En revanche, nous étions une bonne petite armée de matelots à écouter la leçon du jour : « l’écriture radio et l’importance du choix des mots. »

Portables sous silencieux, nous avons d’abord sagement écouté le parcours de ce journaliste pour qui le chemin était loin d’être tracé. Ses origines modestes l’avaient amené à vouloir devenir architecte, pour, dit-il « construire une maison à mes parents. » Heureusement pour nous, Alain Le Gouguec n’est pas copain avec les maths modernes, « mélanger des lettres et des chiffres : je n’adhérais pas. » Alors à l’heure de remplir les fiches d’orientation, c’est un peu au petit bonheur la chance qu’il écoute un camarade qui lui souffle au-dessus de l’épaule « écris journaliste ! »

Les écoles sont chères, il commence par distribuer des journaux pour bâtir des économies. Du travail, une rencontre avec un journaliste, et de la sueur plus tard, il se forme à l’IUT de Tours. Un DUT de journalisme en poche, le voilà à Presse Océan, La Dépêche du Midi à Toulouse, Radio France Roussillon puis France Inter en 1989. À peine arrivé, il est envoyé en Pologne où il couvre le départ de Jaruzelski et les premières élections libres. Puis il multiplie les expériences. Pendant cinq ans il présente l’édition nationale du journal, enchaîne avec trois ans en tant que spécialiste des médias.

Un jour, la direction lui demande carrément « que veux-tu faire ? » Il n’a pas encore testé le job d’envoyé spécial à l’étranger, ça lui trotte dans la tête. Il parait qu’il est « trop vieux », que sa place serait plutôt dans la hiérarchie. Lui ne l’entend pas de cette oreille, et le breton qu’il est, mélangé à ses origines manouches lui font préférer la direction d’Africa n°1 à Libreville. L’Afrique un temps, puis le retour à la tour Radio France en tant que secrétaire général de la rédaction. La classe. Mais le Monsieur Problème qu’il est devenu en a marre de devoir « détecter le bouton de fièvre. » Il devient directeur du service Afrique de RFI. À une période, on s’arrache ses services, il est joker un peu partout, le corps commence à montrer des signes de fatigue, alors c’est tout naturellement qu’il part « respirer » en Afghanistan. Chacun son truc.

Alain Le Gouguec raconte son parcours, on boit ses paroles quand une voix s’élève : « Il y a quelqu’un qui crie « au voleur dehors. » » Tout le monde sort, une femme vient de se faire arracher son sac. L’histoire finit bien, les voleurs sont arrêtés dans leur course. Nous, on reprend. Alain Le Gouguec réagit « l’oreille fine, c’est très bien, la première source d’un journaliste ce sont ses sens. Moi, j’ai un pif incroyable. Dans le métro parfois c’est compliqué. » Il fait rire l’assemblée. Mais au passage, il balance de précieux conseils. Ce qui tue un journaliste c’est « l’absence de curiosité, le suivisme et l’auto-alimentation de la profession. » À bon entendeur. Il ne manque pas d’ajouter que « la plaie des plaies, c’est l’ignorance. » Lui qui n’arrête jamais de se cultiver car « quand on a manqué de nourriture, on a tendance à bouffer plus. »

Allez, on entre dans le vif du sujet, et Alain Le Gouguec nous donne un exercice pratique : corriger un texte. Parce que, dit-il, « l’appauvrissement du langage, c’est l’appauvrissement des idées. »

« Réouvrir », ça n’existe pas. On fait jouer notre stylo rouge invisible, on marque les fautes. « Rouvrir », c’est mieux.

« Il a de fortes chances d’être arrêté. » Alain Le Gouguec nous demande si c’est une chance d’être arrêté. On vous laisse corriger.
Et pour ceux qui oseraient contredire le « chieur de la langue française » comme il aime s’appeler, la thèse de la probabilité mathématique ne démonte pas celle du bon sens.

« Il n’avait pas d’autre alternative. » Pléonasme. « Il se rappela d’un fait lointain. » Alain Le Gouguec fait rire à nouveau, « quand j’étais dans la cité je disais ‘rappeler de’, aujourd’hui je suis civilisé, ‘je me rappelle un fait lointain’. » Il y en a mille des comme ça. Une autre phrase dans le texte, « Il remercia même Dieu, la Vierge Marie et le Saint-Père », il nous demande où est la faute. L’un d’entre-nous, Idir pour ne pas le citer, « bah il manque le prophète Mohammed. » On éclate de rire. Même Alain en perd son français, c’est dire. Trêve de plaisanterie, on est journaliste, on est laïc, on s’en tient aux faits, ce sera « le souverain pontife » ou « le pape », oubliée la sainteté.

La séance arrive à son terme, Alain Le Gouguec nous fait un cadeau : un fichier qui contient toute une série de « mots justes ». Le nôtre à Alain Le Gouguec est : « merci ! »

Joanna Yakin

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