Tandis qu’il prend discrètement place sur une des chaises hautes du restaurant l’Atelier à Bondy, cadre de la Masterclass de rentrée du Bondy blog en octobre dernier, Edwy Plenel se dit, d’emblée, très ému. Ému d’être de nouveau invité par la rédaction pour évoquer son métier de journaliste et directeur de la publication à Mediapart, d’abord.

Mais surtout ému de la proposition qui lui a été faite il y a quelques mois. « Une offre qui ne se refuse pas », s’amuse-t-il en paraphrasant le film de Francis Ford Coppola, le Parrain : celle de préfacer le livre-anniversaire du Bondy Blog, qui sort à l’occasion des quinze ans d’existence du média en ligne.

Si cet anniversaire apparaît comme particulièrement important, c’est parce qu’il marque, à jamais, un événement dramatique et déterminant dans l’histoire française contemporaine. Il y a quinze ans, deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré, perdaient la vie, réfugiés dans l’enceinte d’un transformateur électrique de Clichy-sous-Bois afin d’échapper à un contrôle de police.

Dans un contexte politique tendu, l’annonce de leur mort provoque l’embrasement des quartiers populaires pendant des semaines. L’état d’urgence fut déclaré par l’Éxécutif sur l’entièreté du territoire métropolitain et la situation a révélé, dans une lumière crue et aveuglante, les tensions funestes existantes entre les pouvoirs publics, la presse et les citoyens des banlieues.

J’ai eu honte des autorités du pays qui étaient des pompiers incendiaires face aux problèmes. J’ai eu honte de ma profession qui construisait un mensonge d’État. 

Ce malaise palpable dans la profession journalistique, Edwy Plenel s’en souvient parfaitement : « j’ai eu honte. J’ai eu honte des autorités du pays qui étaient des pompiers incendiaires face aux problèmes. J’ai eu honte de ma profession qui construisait un mensonge d’Etat, auquel j’aurais dû participer si je dirigeais encore un journal ».

Lui, si attaché au rôle d’une presse indépendante et citoyenne, se sent impuissant. Se rendre en banlieue à l’époque, pour les rédactions parisiennes notamment, apparaît comme compliqué et dangereux. « On parlait de trouver des fixeurs. Ce sont des termes que l’on utilise normalement pour des terrains de guerres ! Cela prouvait déjà l’existence d’une fracture », analyse-t-il.

Du constat indéniable de cette fracture naît le Bondy Blog. Le média est « associé à une grande prise de conscience » pour Edwy Plenel. « Cela m’a fait bougé, et m’a fait réfléchir ». Alors cette fameuse offre de préface, bien sûr qu’il l’a accepté : « Pour moi, le Bondy blog a sauvé l’honneur de notre profession, et même de notre pays ». 

C’est à la fin de l’adolescence qu’Edwy Plenel connaît la métropole. Sa vie d’avant se déroule dans les Antilles puis en Algérie. D’ailleurs, la notion « d’exil intérieur » lui est particulièrement chère. Petit enfant blanc qui grandit dans un environnement diversifié, il ne voit pas ce qu’il nomme « la ligne de couleur ». Il comprendra alors, progressivement, en quoi, en Occident, cette dernière est une construction au service d’une domination : « c’est très vif dans mon histoire de jeunesse, je m’aperçois qu’il y a quelque chose d’anthropologique dans la question inconsciente du préjugé ». Pense-t-il être sans préjugés ? « Je pense être sans préjugés. En tout cas, ça se cultive ». 

Très tôt, l’écriture sera son moyen d’action. Et le journalisme sera sa cause commune privilégiée afin de se pencher sur la question sociale, la question coloniale et anti-impérialiste. Il confesse opérer une adhésion intellectuelle avec le courant de la Ligue Communiste, mais se voit plutôt Guévariste, « mon monde, c’était le Tiers-Monde ».

Il ne faut pas penser politiquement juste pour informer vrai. C’est même l’inverse. Il faut apprendre à penser contre soi-même. 

Avec une réelle appétence pour le métier, il fait ses armes, à partir de janvier 1976, au journal ROUGE. Au contact de journalistes expérimentés, il y apprendra ce qu’il transmet encore aujourd’hui à son équipe, qu’« il ne faut pas penser politiquement juste pour informer vrai. C’est même l’inverse. Il faut apprendre à penser contre soi-même ». En sortant du service militaire, il est repéré et embauché par le journal Le Monde. Il y restera vingt-cinq ans.

Rubricard dans l’âme, Edwy Plenel se spécialise d’abord dans l’Education. Puis, il se penche sur un sujet particulièrement dévalorisé : la rubrique Police. Il le justifie ainsi : « au contraire, je l’ai pris comme l’idée que la police est un immense paravent social. Derrière un commissariat, il y a pleins de problèmes que les gens bien installés ne veulent pas voir ». Education ou Police, il s’immerge à chaque papier et pour chaque enquête. Car derrière toute institution, il faut penser la place, l’histoire, la représentation, les secrets, les enjeux et le futur de celle-ci. Définitivement désintéressé par le « journalisme de salon », il assume préférer savoir « ce qu’il se passe dans la cuisine ».

De cette philosophie professionnelle, il fait émerger en 2007 le journal Mediapart, au côté de François Bonnet, Gérard Desportes, Laurent Mauduit, Marie-Hélène Smiéjan et Godefroy Beauvallet. Il y applique sa vision profonde et solide du métier, « il faut vérifier, recouper, ressourcer » et laisse la production de l’opinion au « business actuel du talk show ». Sa carrière lui permet désormais de l’affirmer « un journal doit rencontrer son époque, sa jeunesse et ses questions ». Et un journal, « c’est un métier collectif ».

Homme affable et souriant sous sa moustache connue, Edwy Plenel va avoir la réponse longue et pédagogue à l’encontre des questions posées par le public. À cette occasion, il rappelle solennellement la responsabilité du directeur de la publication et les piliers qui fondent toute enquête : est-elle d’intérêt général ? Poursuit-elle un but légitime ? Les éléments réunis sont-ils sérieux ? Le contradictoire est-il respecté ? L’expression est-elle modérée ? Seulement après, « on peut appuyer sur le bouton ».

On peut être à la pointe des questions sur l’islamophobie et en même temps documenter de manière précise la question du terrorisme. 

S’il ne voit pas Mediapart comme un journal de gauche, et encore moins comme un journal militant, il admet une radicalité revendiquée, celle de prendre les questions « à la racine » et d’œuvrer pour l’égalité des droits. En effet, « on peut toujours tenir les deux bouts ! s’exclame-t-il. On peut être à la pointe des questions sur l’islamophobie et en même temps documenter de manière précise la question du terrorisme ».

Implacablement attaché aux fondements de l’État de droit, il alerte encore : « les informations sont plus précieuses et plus fragiles que les opinions. Or sans informations, il n’y a plus de débat rationnel. Et le risque est celui de la guerre de tous contre tous ». Il appelle à ne pas céder aux marécages des réseaux sociaux, à les utiliser seulement pour promouvoir un travail. Il exhorte de ne céder ni à la virulence, ni à la meute.

Et, enfin, il faut rester curieux. « C’est un vieux truc des enfants ça ! Le journalisme est une autodidaxie permanente ». Après une courte réflexion, il ajoute : « il faut également y mêler une autre qualité : la générosité. Car la curiosité peut être inquisitoriales. Or, la générosité permet de prendre en compte la complexité humaine. Cela se cultive, comme l’absence de préjugés. Il faut ramener un peu de beauté et de bonté… ça fait BB, d’ailleurs » !

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