Ponctuées de légères interférences, la vidéoconférence imposée par la situation sanitaire ne parviendra pourtant jamais à altérer la hauteur des mots de l’invitée du jour. Journaliste culture, écrivaine et présentatrice de l’émission 28 minutes sur Arte, Elisabeth Quin apparaît, cet après-midi là, et devant les écrans plus confidentiels des participants à sa MasterClass, égale à son image télévisuelle : pondérée, cultivée et sincère.

Son parcours se présente comme aussi riche que son verbe. Il s’est construit par un « faisceau de hasards » et s’est nourrit de sa capacité à apprendre vite. En effet, rien ne la prédestinait au monde médiatique. Petite fille, elle grandit à Paris de parents provinciaux : « j’ai des souvenirs ternes de la vie en ville, mais des souvenirs éblouissants de la nature, des lacs et des forêts ».

Le goût de la littérature avant celui du journalisme

Surtout, le seul médium qui la fascine est le livre. « J’ai été sauvée par les livres, et je lisais tout ce qui me tombait sous la main ». Encore aujourd’hui, elle mentionne, passionnée, le souffle des aventures d’Alexandre Dumas, la folle liberté de Colette ou la grande contemporanéité des Misérables de Victor Hugo. Les livres sont sa fenêtre sur l’altérité. Elle qui ne se trouvait pas un grand intérêt, selon son propre aveu, « s’abîme dans les romans », « trouve une consolation dans la vie des autres ».

La littérature lui ouvre des fenêtres, mais la vie se proposera de lui ouvrir des portes. En 1980, elle a le bac et une foule de perspectives devant elle. Le choc pétrolier est encore proche, la crise climatique et le chômage de masse de notre époque, inexistants. « Il n’y avait pas de nuage infiniment sombre. On pouvait tâtonner. Il y avait une mobilité et une souplesse qui n’existent plus » reconnaît-elle.

Je ne savais littéralement rien faire.

A vingt-ans, elle lâche sa prépa littéraire, « trop dur », pour faire la fête. Lectrice assidue de Libération, elle attrape du regard une petite annonce pour la radio associative fraîchement créée de SOS Racisme (devenue Oüi FM) : « c’étaient les années 80, l’émergence des radios libres dans un grand chaos fantaisiste et libertaire ». Dans cet univers bouillonnant, la radio devient sa « caverne platonicienne. Formidablement pratique de s’y cacher », souligne Elisabeth Quin. Dans cet antre, protégée, elle y fera taire momentanément son syndrome de l’imposteur, en étant « non vue » et en faisant advenir la parole de l’autre. De l’autre ou l’œuvre, c’est selon.

A la radio, elle y trouve aussi une formation expresse, « car je ne savais littéralement rien faire ». Elle démarre tôt le matin, apprend des journalistes et des techniciens « débordés mais bienveillants ». Elle y passe des années, passe par Radio Nova, RTL et France Inter, forge sa plume et son ton. Et le cinéma ? Là aussi une porte qui s’ouvre : « le goût du cinéma est lié à celui de la lecture. C’est aussi l’époque bénie où si la personne n’est pas disponible pour faire l’interview, on prend la première personne qui aime le cinéma pour la faire ». Elle se spécialisera en cinéma après un premier passage au Festival de Cannes. « Beaucoup de choses se faisaient de manière spontanée. Les embranchements d’un point de vue professionnel se prenaient plus facilement ».

Dans les années 1990, le CFJ était le graal, mais c’étaient les écrivains qui faisaient rêver. Les journalistes-écrivains. Pas les journalistes 

Elle rebondira plus tard dans l’entretien sur la question des écoles de journalisme, elle qui a connu un temps où « on s’enrichissait de l’atypique, des gens aux mille vies ». Puis, « dans les années 1990, le CFJ était le graal, mais c’étaient les écrivains qui faisaient rêver. Les journalistes-écrivains. Pas les journalistes ». Elle déplore le formatage, et que les chemins bâtis « la fleur au fusil » ne soient plus possibles.

Être entendue à la radio d’abord malgré le syndrôme de l’imposteur

Elisabeth Quin finira par être vue. Mais d’abord en étant toujours entendue, cette fois à la télévision. Paris Première, encore toute petite chaîne du câble, la contacte et lui propose de poser sa voix sur des images. Parfait pour elle, une radio filmée : « j’apprends un nouveau métier de manière douce, bricolo, artisanale ». Trois années défilent avant qu’on lui propose de lire ses textes et ses critiques cinéma à l’écran, toujours à Paris Première, « l’échelle me convenait et je me disais qu’on verra plus tard pour les grandes chaînes ». 

En 2011, l’idée d’un magazine de débats et d’actualité, installé à l’heure des grands journaux télévisés, germe dans l’esprit de la directrice et l’éditrice d’Arte. La production fait le tour de tous les présentateurs-animateurs potentiels sur la place de Paris.  Et que cela soit précisé, par Elisabeth Quin elle-même, « de tous les présentateurs masculins ». Cette vaine recherche s’arrêtera par une illumination, presque avant-gardiste pour les années 2010 : mais pourquoi pas une femme, finalement ?

 Il faut dompter ce syndrome, dompter la bête. C’est une bonne auto-vigilance face aux facilités. 

Elisabeth Quin reçoit le coup de fil, son syndrome de l’imposteur dit non, d’abord, puis elle se laisse convaincre. Bon moteur, sa peur d’être prise à défaut la fait travailler méthodiquement et de manière approfondie. « Il faut dompter ce syndrome, dompter la bête. C’est une bonne auto-vigilance face aux facilités ». Dix ans après, elle est devenue une des plus fortes incarnations de la chaîne franco-allemande.

La vie est trop courte pour regarder les émissions de Cyril Hanouna.

Collectif rodé, l’émission 28 minutes a trouvé son public. L’audience est bonne. Et ne fait que croître. « Ce n’est pas un hasard », souligne Elisabeth Quin lorsqu’elle évoque la concurrence audiovisuelle. « Ma télé est grande comme une boîte de chaussures et je n’ai qu’une chaîne. L’antenne est cassée et je n’ai plus que TF1. Je ne consomme pas la télé : j’ai passé l’âge et la vie est ailleurs. Je sais le paysage audiovisuel cependant. Je sais qu’il y a des émissions dignes et pédagogiques et il y a des émissions de combat. Je ne juge pas. Je sais où on se positionne. Je sais aussi que les spectateurs sont plus intelligents qu’on ne le croit. La pulsion de mort est à l’œuvre et le voyeurisme est parfois fort, mais les gens se lassent. Les gens s’en détournent. La vie est trop courte pour regarder les émissions de Cyril Hanouna ».

C’est un travail excessivement satisfaisant mais je ne suis jamais satisfaite pourtant.

S’ajoutent à la préparation du sommaire et de l’animation, les tâches quotidiennes de scruter l’actualité, de préparer les interviews à venir, d’être attentifs à des profils nouveaux. Et de lire des livres, toujours. «  C’est un travail excessivement satisfaisant mais je ne suis jamais satisfaite pourtant. Je me dis tous les soirs : demain, on retourne à l’ouvrage ». Le Covid posera l’interrogation du défi technique et de la contre-programmation. Ils ne recevront sur le plateau qu’une seule médecin-réanimatrice, Lila Bouadma, transfuge de classe « au parcours hors du commun. On l’aurait reçu même hors Covid ».

Sur la question de l’entre soi du milieu journalistique, elle abonde dans le sens de l’intervenante qui a pris la parole, « vous avez raison sur l’endogamie sociale des media. Il y a une demande d’ouverture désormais. On y est, au point de convergence. Plus aucune rédaction ne peut faire semblant. Le monde médiatique se doit d’être divers. Vous y avez toute votre place. Il faut aller toquer à la porte car nous avons besoin que vous y toquiez ». 

Pourquoi partir du principe qu’une personne qui vient d’un milieu populaire ne pourrait pas comprendre un invité ou une émission ?

Un participant l’interroge également sur l’accessibilité d’Arte. N’est-ce plus une chaîne pour une certaine élite intellectuelle ? Va-t-on vers une vision plus populaire ? Franche, Elisabeth Quin répond : « pourquoi partir du principe qu’une personne qui vient d’un milieu populaire ne pourrait pas comprendre un invité ou une émission ? Je ne veux pas partir de ce parti pris, qui peut être condescendant. Arte, comme 28 minutes, a plusieurs facettes, mais le débat doit être accessible à tous. On peut être exigeant sur le contenu et les sujets envisagés et être accessible. Pour moi il ne faut pas niveler par le bas et par principe le discours ». 

Il vaut mieux quitter l’émission frustrée que lassée. L’intensité de la rencontre prévaut.

Enfin, on lui pose la simple question : 28 minutes, est-ce suffisant ? L’ennemi ne serait-il pas le temps ? Elle rit « il a tout compris ! C’est frustrant ! Mais cela fabrique un moment plus intense peut-être, quand on sait que le temps est compté. Mais oui ça donne envie de développer, en parallèle, un format plus long. J’ai ce fantasme. Et en même temps, il vaut mieux quitter l’émission frustrée que lassée. L’intensité de la rencontre prévaut. Et ce temps court  permet de remplir la curiosité et l’imaginaire ». 

D’ailleurs, jamais Elisabeth Quin n’a pensé « qu’est ce que j’ai été bonne » en sortant d’un enregistrement. Souvent, elle pense davantage « cet invité était incroyable, authentique, bouleversant ». Car, des romans aux interviews, elle choisira toujours d’observer ce qui lui fait face et ceux qui lui font face. Toujours, elle ouvrira les fenêtres. Toujours, la vie et la vie des autres.

Eugénie Costa

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