Autodérision, traits d’esprit accompagnés de gestes amples. Ellen Salvi, cheffe du service politique de Mediapart, a enchaîné les punchlines provoquant l’hilarité des personnes venues assister à cette Masterclass. « Twitter va s’arrêter avant mes vannes », lance, par exemple, la journaliste connue pour son ton corrosif sur Twitter.

« Au début, je voulais être comédienne, être une star. Je voulais être une Sarah Bernhardt, mais le théâtre ne m’aimait pas autant que je l’aimais. Je jouais mal, c’était horrible », soutient Ellen Salvi. Étudiante, elle abandonne assez vite ce projet. Une licence de lettres en poche, Ellen Salvi quitte Nice, une « ville plus charmante pour y vieillir que pour y passer sa jeunesse » et s’installe à Paris.

J’avais l’impression d’être Sophie Marceau dans L’Étudiante

Dans la capitale,  elle poursuit ses études de Lettres à la Sorbonne : « J’avais l’impression d’être Sophie Marceau dans L’Étudiante qui récite du Musset dans les amphithéâtres avec ses grandes jupes et ses foulards » (geste imitant un foulard qui se rabat sur une épaule). La niçoise réalise dans la foulée une maîtrise, un DEA (diplôme d’études approfondies) et commence même une thèse sur l’écriture photographique de Modiano. Elle décide de ne pas soutenir cette thèse, « le boulet de ma vie », lâche-t-elle.

« Du côté obscure de la loose »

Pendant quelques années Ellen Salvi est attachée de presse dans des maisons d’éditions comme Albin Michel. Stagiaire, elle passe ses journées à se faire raccrocher au nez par des journalistes : « J’étais du côté obscure de la loose alors j’ai voulu passer de l’autre côté », sourit-elle.

Rewind. L’enfance se déroule sous le soleil, du côté de Nice et de la Corse. Ellen Salvi décrit son environnement familial comme très peu politisé, malgré le fait que ses deux parents soient dans l’Éducation nationale. « À table, on parlait de ce qu’on mangeait, du temps qu’il faisait ». Arrivée à Paris, Ellen Salvi se sent loin du monde du journalisme. Considérer la possibilité de rentrer dans une école de journalisme n’était pas évident : « J’avais zéro culture générale, je parlais très mal anglais, je crois que je n’aurais jamais eu les concours ».

Malgré cela, elle remue ciel et terre pour intégrer un journal mais l’horizon semble bouché.  Les rédactions qu’elle contacte pour effectuer des stages ne lui répondent pas. C’est chez le médecin qu’elle découvre, par hasard… les contrats d’alternance ! La lumière au bout du tunnel. « Je suis sortie de la séance en écoutant Amel Bent “À 20 ans, j’ai la vie devant moi” et là j’ai compris…», se souvient-elle.

« Une nouvelle alternance, sinon c’est ciao »

À 26 ans, elle entre au CFPJ (Centre de formation et de perfectionnement des journalistes) et commence une alternance à CB News, un mensuel consacré à la communication, à la publicité et aux médias. Seulement, la boîte coule avant la fin de ses études. « À ce moment-là, le CFPJ me dit que je dois trouver une nouvelle alternance, sinon c’est tchao. » L’angoisse. Peu de temps après, Ellen retrouve une alternance chez Envy, un magazine qui finira lui aussi par couler.

 Tout le monde faisait des blagues politiques, je ne comprenais rien !

Alors qu’elle perd espoir, une ancienne collègue lui parle de Mediapart. « Je ne connaissais pas, je suis allée voir ce qu’ils faisaient et  je leur ai dit : mais Karachi je ne sais pas ce que c’est ! Enfin, apparemment ce n’était pas grave puisque j’ai fini par avoir l’alternance. Les gens de mon école étaient trop jaloux ! ».

Première alternante du média en 2011, Ellen Salvi découvre le journalisme en même temps que la politique : « Tout le monde faisait des blagues politiques et je ne comprenais rien. Alors, je cherchais en douce ce dont ils parlaient. ÇA a été une formation express », décrit-elle. Emballée par cet apprentissage, elle lit et s’intéresse à tout pour combler ses lacunes.

« Jérôme Cahuzac m’a offert un boulot »

À la fin de son contrat, elle est embauchée en CDD pour couvrir la campagne présidentielle de 2012. Les moyens du journal étant à l’époque limités, elle se retrouve ensuite au chômage : « C’était la traversée du désert et là, Jérôme Cahuzac m’a offert un boulot ! », lâche-t-elle. Les révélations sur les comptes en Suisse du ministre du budget permettent à Mediapart de se faire connaître et de gagner assez d’argent pour embaucher.

Ils m’ont donné une semaine pour réfléchir, j’ai rappelé une heure plus tard

Fin 2013, François Bonnet contacte Ellen Salvi pour lui proposer un contrat, « mais attention, c’est pour suivre la droite », lui précise-t-il. « Ils m’ont donné une semaine pour réfléchir, j’ai rappelé une heure plus tard », admet-elle en riant. Elle signe son premier CDI en janvier 2014.

Le théâtre en politique

« Mon but, comme je ne connaissais rien, c’était de faire la connaissance d’un maximum de personnes », raconte Ellen Salvi. La journaliste découvre le parti et « des gens qui savent faire de la politique ».

Elle enchaîne les rencontres, les événements et les discussions tant avec des personnalités du parti qu’avec les « nobod’ » du groupe politique [les nobodies, celles et ceux qui sont dans l’ombre, NDLR]. « La droite à ce moment-là, c’était Sarko, c’était Copé, c’était l’affaire Bygmalion, tous des drama queen. Je revenais à mon premier amour : le théâtre », ironise-t-elle.

C’est un boulot de dingue de faire semblant

La journaliste avoue une forme de fascination pour ces « animaux » politiques : « C’est un boulot de dingue de faire semblant. Un ministre qui fait une visite, ça me fascine. Il écoute un mec qui te parle des écrous pendant cinq heures, tu sais qu’il s’en fout, c’est évident, mais il ne le montre pas. »

« Être honnête, mais pas neutre »

Pour elle, il est indispensable d’avoir de vraies conversations politiques avec les élus, de ne pas se contenter de poser des questions. « Les gens qui s’engagent en politique aiment en parler et avoir des gens avec qui débattre. Au nom d’une prétendue neutralité, on ne le fait pas. Moi, je pense qu’il faut juste être honnête, mais pas neutre, la neutralité ça n’existe pas ». Ellen Salvi considère que c’est cette envie de parler politique qui lui a permis de se démarquer : « On fait du bon journalisme politique quand on fait de la politique »,  assure-t-elle.

Une technique qui semble atteindre ses limites lorsqu’elle commence à couvrir le parti d’Emmanuel Macron, En Marche, en 2017. « En Macronie quand tu arrives, tu as un panneau « ici commence le désert de Gobi », tu rencontres des députés qui se disent de sensibilité politique pragmatique, c’est un autre monde ! ».

Aujourd’hui, en plus de son rôle de cheffe de service, la journaliste se consacre au fonctionnement de l’État et enquête sur les arcanes du pouvoir. D’aspirante comédienne à journaliste aguerrie, l’histoire ne dit pas si Ellen Salvi où son chemin la conduira à l’avenir.

Lisa Noyal 

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