« On n’a pas trouvé ‘Bondy Blog’ dans la version créole », glisse Latifa pour commencer, en référence à la photo postée par notre invitée sur Instagram pour annoncer sa venue à Bondy.

Elégamment vêtue d’un costume gris et le sourire aux lèvres lorsqu’elle salue le public, Kareen Guiock apporte de la jovialité en cet après-midi morose. La présentatrice commence dès lors par évoquer son enfance dans une cité HLM de Bonneuil-Sur-Marne en banlieue parisienne qu’elle quitte en 1984 pour rejoindre la Guyane et le village d’Apatou, où sa maman enseignante (présente dans la salle) venait de se faire muter.

Fraîchement débarquée de métropole, la jeune Kareen est confrontée à une nouvelle culture. Sans que cela ne la bouscule tant que ça. Elle y retrouve, explique-t-elle, un cosmopolitisme déjà présent dans le Val-de-Marne. Quelques changements, tout de même : elle se déplace désormais en pirogue pour se rendre à l’école. D’ailleurs, quel type d’élève était-elle, lui demande-t-on ? Avant de répondre, elle lance un regard à sa mère pour s’assurer que cette dernière n’allait pas la contredire : « Très bonne, je crois. Mais j’étais très bavarde, ce qui était le cauchemar de ma mère qui était enseignante ! » se souvient-elle en riant.

C’est durant ces années en Guyane que l’adolescente s’éprend pour le journalisme, attrapée très tôt par le virus de l’écriture. « J’ai commencé à écrire assez jeune, en Guyane on avait un projet de créer un magazine, raconte-t-elle. Puis à 13 ans, le quotidien local m’a proposé d’écrire des articles, je faisais des interviews d’artistes » Elle continue la plongée dans ses souvenirs : « Je ne connaissais pas ce métier, je ne connaissais pas de journalistes mais je savais que j’aimais écrire. Je savais ce que je voulais faire mais je ne mettais pas encore de mot là-dessus ».

Kareen rejoint ensuite la Guadeloupe pour y poursuivre ses études au lycée et ce malgré elle : « En outre-mer, on a moins de choix, moins de filières à disposition. Il faut donc souvent partir pour continuer ses études. Et le rêve, c’est de partir à Paris ». Ce qu’elle finit par faire après le bac, pour rejoindre Chaptal, un prestigieux lycée parisien, en classe d’hypokhâgne (la première année de prépa littéraire).

En prépa, j’ai beaucoup souffert mais j’ai beaucoup appris

Les premiers mois sont difficiles pour Kareen qui se retrouve à vivre seule dans la capitale : « L’exil n’est jamais facile, souffle-t-elle. Mes parents m’ont manqué, j’ai découvert ce qu’est être une femme dans une grande ville, les pièges…Quand ils ont compris que j’avais un peu le cafard, mes parents sont beaucoup venus. » Au-delà de la solitude, elle découvre également la rigueur que requiert une classe préparatoire et sa notation particulière : « Ici, j’ai découvert la prépa. On nous notait négativement. Quand tu as un -5 et que tu te rends compte que tu vas devoir cravacher pour avoir 5 et ainsi obtenir une moyenne de 0, c’est dur (rires). Mais je vis encore sur ce que j’ai appris en prépa, j’ai beaucoup souffert mais j’ai beaucoup appris ».

Après les deux ans de prépa, elle décide d’étudier la philosophie à la fac de Nanterre pour y apprendre à structurer sa pensée, ce qui génère une crainte chez son père. « Lui était un commerçant, sourit-elle. Il se demandait comment sa fille allait pouvoir vivre avec un diplôme de philo ! »

Parallèlement à ses études, Kareen saisit une opportunité qui se présente à elle, sans expérience télévisuelle ni casting : elle rejoint La Chaîne Africaine pour y présenter le JT de 20 heures. Une expérience formatrice qui forge son envie de journalisme, au point que la jeune étudiante décide de quitter la fac avant la cinquième année de philo. Cap sur le monde professionnel et des postes à Canal+, France Inter ou TV5 Monde, où elle collabore à des émissions de sport.

Turbo, le propulseur

C’est d’ailleurs là-bas qu’elle rencontre à un réalisateur travaillant chez M6 qui lui conseille de postuler pour un poste dans l’émission Turbo. « Fan d’automobile » de son propre aveu, elle envoie sa candidature à Dominique Chapatte  « J’avais révisé tout ce qui était possible avant mon entretien ». Le jeune journaliste maîtrisait tellement son sujet que le présentateur la recrute après cinq petites minutes d’entretien et tout cela « sans l’aide d’aucun réseau, sans avoir fait d’école de journalisme » comme elle aime le rappeler.

Entre 2001 et aujourd’hui, Kareen Guiock mène sa petite barque à M6, tentant différentes expériences, comme la présentation des flashes info du Morning en 2006 (qu’elle arrête vite à cause des horaires : « je n’avais plus aucune vie sociale, je ne dormais plus… Au bout de quelques semaines, j’ai fait une crise d’angoisse. ») Dans chacune de ces missions, elle s’évertue toutefois à appliquer le même mantra : « Dans tout ce que je fais, je suis autodidacte, dans le journalisme ou la musique j’ai besoin de m’approprier les choses par moi-même. En retour il faut être irréprochable. » Une discipline de fer qui plait à Vincent Régnier, alors patron de l’info, qui lui recommande de passer le casting du 19:45 : « Je n’avais pas nourri d’ambition de présenter le JT de M6. J’étais une femme, noire… Je n’y pensais même pas. »

Le direct, mon moment préféré de la journée

Tour à tour chroniqueuse puis joker à la présentation du JT, elle finit par remplacer Aïda Touihri à la présentation du 12:45 : « Ce type de poste est un honneur immense. On entre chez les gens, illustre-t-elle. Le moment du direct est mon moment préféré de la journée, celui où je présente le travail de toute une rédaction dont je suis le dernier maillon. »

Après une courte pause et une petite collation vient le moment des questions-réponses qui démarre par un court aparté où l’on parle cinéma, des Misérables à Reda Kateb. La première question relative à la place de l’engagement dans son métier de journaliste est posée par l’une de nos blogueuses : « Mon engagement est d’abord féministe. Mais je ne me force pas à parler de tel ou tel sujet parce qu’il épouse mes convictions. J’essaie de parler non pas de choses qui me plaisent mais des choses que je connais et qui me paraissent incontournables. »

Au cours de cet échange de nombreux thèmes seront abordés comme la question de la représentation des minorités dans les médias ou encore le manque d’informations sur les collectivités d’outre-mer le tout dans une ambiance détendue où les rires s’enchaînent. Cette nouvelle Masterclass se conclut donc avec une Kareen ravie d’avoir pu passer son après-midi dans les locaux du BB : « J’ai beaucoup parlé (rires) mais c’était très intéressant, j’espère avoir apporté des réponses, peut-être avoir éveillé des vocations ou en avoir encouragé quelques-uns à poursuivre et pour cela, il faut travailler. »

Félix MUBENGA

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