Il y a des petits plaisirs dont on ne mesure l’intensité que lorsqu’on ne peut plus y goûter. Organiser une Masterclass au Bondy Blog, par exemple. Après trois mois de rencontres virtuelles en raison du confinement, le BB a renoué avec une tradition ancestrale le 27 juin dernier : accueillir un journaliste inspirant, le laisser nous raconter son parcours et échanger avec lui pendant une bonne heure.

Autant dire que la question du choix de l’invité était cruciale. L’enjeu était double ; il s’agissait à la fois de fêter ces retrouvailles et de ponctuer en beauté une saison d’invités tout aussi intéressants les uns que les autres.

Au vu de l’attention de l’assistance et des feedbacks entendus ici et là, le BB ne s’est pas trompé en accueillant Mathieu Magnaudeix. Journaliste à Mediapart, notre hôte du jour s’est presque étonné quand on l’a contacté. En ouvrant cette Masterclass, il a redit combien il était honoré et flatté d’être à cette place.

Journaliste pour être « justicier »

Les deux heures passées dans nos locaux nous ont pourtant largement confortés dans ce choix. Mathieu Magnaudeix nous a fait le récit de sa carrière et le détail de sa vision du journalisme. Un journalisme qui s’interroge, qui se remet en question et qui s’auto-analyse.

Un journalisme qui entre tôt dans la vie du jeune homme, aussi, comme il nous l’explique : « Pour moi, ça a toujours été comme une évidence. Il y a eu, très tôt chez moi, la volonté de devenir journaliste pour demander des comptes au pouvoir. L’idée, c’était un peu d’être un justicier. »

Au fil des années d’étude, des voyages (en Allemagne, souvent, dès l’enfance puis un an pour étudier) et des rencontres, la vocation enfantine devient un vrai projet professionnel. Après l’ESJ Lille, Mathieu Magnaudeix rêve de radio et d’agence mais il finit le nez dans les chiffres, à Challenges. Là, il découvre une matière qu’il ne connaît pas forcément : l’économie. Lui était plutôt branché histoire et politique, jusque-là.

Pour Mediapart, il raconte le fiasco du quinquennat Hollande

Il se passionne pour l’économie à laquelle il tente d’apporter en permanence une dimension sociale et de terrain. En 2008, Mediapart se lance et le débauche. Le voilà embarqué dans cette aventure inédite, là encore pour écrire sur l’économie et le social. Après sept ans d’éco, les sirènes de la politique l’appellent et l’attirent, dans la dynamique de la campagne présidentielle de 2012.

Le voilà affecté à une mission bien différente : suivre et chroniquer le quinquennat de François Hollande. Pour Mediapart, il raconte le retour de la gauche au pouvoir puis, très vite, le retour des idées de droite, le reniement des promesses et le fiasco du quinquennat Hollande.

Là encore, Mathieu Magnaudeix tente avec Mediapart de penser son journalisme, d’imaginer de nouvelles façons de faire de la chronique politique. « Moi, le journalisme politique qui ne raconte que le système institutionnel et ses soubresauts, ça ne m’intéresse pas beaucoup, détaille-t-il. Il faut être connecté au réel, aller en reportage, raconter des histoires. »

Une mission qui le passionne mais à laquelle il choisit de mettre fin : « Après la campagne présidentielle, je décide de ne plus faire de journalisme politique. » Il a tout de même le temps de voir la propulsion d’Emmanuel Macron et son traitement médiatique, qu’on lui demande d’analyser. « Très peu de journalistes sont allés au-delà du storytelling macronien, regrette notre invité. Pourtant, quasiment tout ce qui se voit dans sa pratique du pouvoir était déjà sous nos yeux à l’époque. L’idée du pouvoir centralisé et vertical de Macron, on pouvait le deviner dès le jour 1. »

Il se reprend et nuance : « La violence du pouvoir et son caractère répressif, rien dans la campagne, par contre, ne permettait de l’imaginer. » Pendant la passionnante session de questions-réponses, un spectateur l’interroge sur cette campagne de 2017 et notre invité prolonge l’anlyse : « Macron a appliqué les mêmes techniques de storytelling qu’Obama. Contrairement à la gauche, il a compris que, malheureusement, pour gagner une élection, l’imaginaire qu’on construit importe plus que le programme. »

Le rêve américain

A la rentrée 2017, Mediapart lui propose un nouveau challenge (sans ‘s’, cette fois) : occuper le premier poste de correspondant à l’étranger de l’histoire du journal. Direction les Etats-Unis où vient d’arriver un pouvoir un certain Donald Trump. Le voilà invité à raconter au quotidien un système qu’il décrit comme « ploutocratique », « raciste », « autoritaire »…

Professionnellement, cela impose là encore une grande exigence dans la façon d’écrire et de raconter. « J’essaie de ne pas m’en tenir à la chronique des tweets de Trump, sourit-il. En fait, Trump est un génie. C’est une formidable machine de propagande. Il sait délivrer des messages, même totalement absurdes – ‘flood the zone with shit’. Il nous empêche de réfléchir. »

Au-delà de Trump, c’est une nouvelle façon de faire de la politique à laquelle les journalistes doivent faire face, explique Mathieu Magnaudeix. « La politique va dans le sens de cette occupation de l’espace public, souligne-t-il. Notre travail, votre travail en tant que journalistes, c’est d’arriver à contrer ces discours qui peuvent être extrêmement massifs. Il faut combattre l’agenda des politiques grâce à l’enquête, au reportage… »  

Un livre, des engagements et des projets

En parallèle de sa couverture d’une campagne « un peu déprimante », comme il le reconnaît, notre invité s’intéresse plus particulièrement à « l’éveil d’une nouvelle génération politique » outre-Atlantique. Il y consacre même un livre, sorti en mars dernier : « Ce livre, c’est le récit de combats : on y parle d’écologie, de justice sociale, de ‘Black Lives Matter’… »

Pendant deux heures, Mathieu Magnaudeix se sera donc raconté sans se mettre en avant, parlant plutôt de son métier et de l’actualité… On a discuté aussi de son nouveau bébé, « A l’air libre », l’émission vidéo qu’il a lancée pour Mediapart avec Valentine Oberti et d’autres. Là encore, une nouvelle façon d’exercer son métier.

Les deux heures de Masterclass se concluent sur l’évocation d’un autre de ses combats : l’AJL, l’association des journalistes LGBTI au sein de laquelle il est engagé. Et sur ce conseil, prodigué à un auditoire composé en large partie de jeunes journalistes en herbe : « Restez qui vous êtes. Être gay, être noir ou quoi que ce soit d’autre, ça ne vous placera jamais en situation de ‘conflit d’intérêt’ dans une rédaction. » Comme une exhortation à ne pas se laisser enfermer dans ce que l’on est. Réfléchir et se réinventer en permanence. Une philosophie que le parcours de notre invité incarne à la perfection.

Ilyes RAMDANI

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