Cher Mehdi,

Les aléas et les coïncidences font que je préparais le compte-rendu de ta venue au Bondy Blog ce lundi 29 juillet 2019. Or, à cette même date, tu annonces ton départ de la Sauce, émission phare d’OKLM Radio que tu animais depuis trois ans et demi et qui a fait de toi, sans débat ni polémique, une figure reconnue du journalisme musical actuel, option rap. Suivant ton travail, de près ou de loin, depuis quelques années déjà, ce compte-rendu de ta Masterclass ne pouvait être que subjectif et un peu spécial. Comment faire autrement ? Sinon, cela équivaudrait à oublier de mentionner Dany Dan, dans cette lettre ouverte qui n’en porte pas le nom.

Je t’avoue que pendant cinq secondes, j’ai cru que t’étais mort tellement les hommages à ton travail étaient unanimes, spontanés et bardés de cœurs et de larmes. Pour les professionnels du milieu comme pour des inconnus, le fait est que ton expertise est désormais installée, entendue et ton avis, recherché. Pourtant, tu nous as confié « avoir du mal à te considérer comme un journaliste ». Parce que tu as  « toujours cru que pour être quelque chose, il fallait avoir un diplôme ». Il y a beaucoup d’humilité dans ta parole. Mais il y a avant tout beaucoup de passion. Et un passionné, ça ne travaille pas : ça transmet.

Comme un grand nombre de personnes venues assister à cette Masterclass, t’es un mordu de hip-hop. Tu t’es « bousillé » au rap. C’est désormais la bande-son indétrônable de ta vie. Cette musique, des artistes et des musiciens en ont fait leur sacerdoce, leur artisanat. Toi, de ton propre aveu rieur, tu as « essayé comme tout le monde de faire des 16 mesures », mais tu as l’honnêteté de préciser :  « J’étais trop mauvais donc j’ai arrêté ! » Tu n’as pas arrêté d’en écouter pour autant. Boulimique dans l’apprentissage, Internet fut ton frigo magique, ta cuisine américaine ouverte sur le salon, jusqu’à devenir, aujourd’hui, meilleur ouvrier de France.

Le rap n’est pas compris par la télévision mais ce n’est pas si grave

Tu as expliqué un parcours « le plus safe possible, pour rassurer la maman » : un bac S, une école de commerce, un boulot stable dans l’audit. Et un passionné, c’est vite rattrapé par une réalité : « j’ai connu la période où l’on n’aime pas son taff ». A côté, tu écris une chronique, et, au culot, tu l’envoies à l’Abcdr du Son. « C’était mon Graal et ils m’ont dit ok pour venir écrire chez eux ». Trop peureux d’arrêter ton job à côté, tu cultives simplement ce qui te passionne, « sans avoir forcément la volonté que ça en devienne un temps plein ».

Et un passionné, ça charbonne sans le savoir. Tu as ta petite méthode Coué revisitée qui s’inspire de Lil Wayne et son « best rapper alive » : « j’ai appliqué la même logique totalement stakhanoviste que lui. Je ne refusais aucune opportunité qui me permettait de progresser et d’apprendre, notamment à débattre et à animer. Je suis très productif car j’aime ce que je fais. J’en ai rêvé, de parler de rap tous les jours, donc j’ai du mal à prononcer le mot non. Sauf si ça sent vraiment le sapin ».

Un public nombreux et multi-générationnel…

En cinq ans, tu crées une place qui n’existait pas et une réputation qui ne trompe pas. Tu as construit ton audience petit à petit, mais tu n’es pas là, dis-tu, « pour évangéliser la France et aller sur les plateaux pour répondre à une question en une minute dans une émission de télévision ». Conscient de ton époque, tu classes la maladresse et le mépris des médias généralistes et audiovisuels sans ménagement. « Le rap n’est pas compris par la télévision mais ce n’est pas si grave, expliques-tu. Un rappeur aujourd’hui, il a Booska-p, Rapelite et OKLM… Il n’y a pas besoin d’être validé par Yann Moix pour vendre des disques. Et c’est mieux comme ça ».

T’as l’allure du grand frère qui te file ses CDs et les identifiants de sa plateforme de streaming sans condition. Le grand frère sympa, pas celui qui te met à l’amende par des prises de catch surprises. T’es un gentil, tu le sais et le revendiques : « Même si je ne suis pas fan de tout le monde, je prône l’empathie pour créer une discussion intéressante avec l’artiste. C’est mon tempérament de ne pas être piquant. Certains le font mieux et quant à moi je suis à l’aise avec ma façon de faire ».

Je ne sais pas où j’en serai dans dix ans, mais je ne me lasserais jamais d’écouter du rap

C’est là, où tu excelleras, donc. Dans ce rôle de passeur, d’expert ludique du rap historique et du rap présent. Tu n’oublies pas tes classiques mais parle de la scène actuelle avec un enthousiasme de gosse, qui tranche. « On vit un nouvel âge d’or du rap ». T’agrèges les talents dans tes équipes, distribues la parole à d’autres passionné-e-s qui t’entourent dans tes émissions parce qu’ « on se nourrit les uns des autres ».

Et peut-être bien que vers la fin de cette longue discussion de deux heures avec toi, on tient la vraie révélation : « En fait, je crois que je kifferais devenir Nagui ». Aveu en référence au lancement de ton Rap Jeu, diffusé sur Youtube. Que tu divertisses ou que tu enseignes, tu sembles tenir à ce lien populaire. On est au mois de juin, c’est la fin de la saison et tu rêves peut-être à freiner un peu car « quand tu regardes Harry Potter en 8 fois, c’est que tu es fatigué ». Mais tu te reprends vite. « Je ne sais pas où j’en serai dans dix ans, mais je ne me lasserais jamais d’écouter du rap ».

Il y a des voix qui vous font sentir moins seul. Des voix qui vous suivent, vous poussent, vous énervent, vous hantent, vous motivent, tous les jours et toutes les nuits, qui vous font chialer seul sur votre canapé en hiver ou scander au cœur d’une foule débridée à un concert. Ça, c’est pour nos artistes, ça, c’est pour nos rappeurs. Il y a des voix qui vous rendent plus curieux et bienveillants. Des voix qui expliquent, chroniquent, interviewent, amusent et s’enjaillent sur Drake ou Hamza. Et la tienne, elle est parmi celles-là.

Alors Mehdi, pour tous tes projets à venir : que de la force, du rire et de l’amour. Car comme tu le rappelles en citant une punchline d’une de nos plus grandes plumes en activité, Alpha Wann (et qui a sorti le meilleur album de rap français de l’année 2018, je tiens à cette mention autant que tu tiens à parler de Dany Dan dès que l’on t’interroge) : « Je n’ai plus l’âge de réclamer, j’ai l’âge d’obtenir ».

Eugénie COSTA

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